« Des mots, des maux »

Par Marie-Françoise Bechtel, ancienne Députée et Vice-présidente de République Moderne.

L’actualité de la semaine écoulée a fortement sollicité le lexique républicain. Je pense à la disparition de Valéry Giscard d’Estaing dont l’œuvre historique de liquidation du gaullisme a été saluée par ceux-là même qui n’ont de cesse de se réclamer… du gaullisme. La « modernité » semble avoir couvert du même manteau des réformes utiles de mise à jour de la société (à l’exception de la peine de mort) et de façon plus surprenante, un projet d’ensemble dont on peine à voir le côté progressiste. L’absence de toute analyse historique facilite la sémantique…

Bien loin des années 70, voici que vient l’examen du projet de loi « confortant les valeurs républicaines ». Il est opportun d’avoir renoncé au terme « séparatisme » : le terrorisme, aujourd’hui incarné dans un islamisme fanatique et illuminé (certes pas par les Lumières) ne vise pas uniquement à établir une « séparation » entre ceux qui ont vu le Vrai et ceux à qui il convient de l’imposer. Il ne s’agit pas seulement de faire sécession vis-à-vis des valeurs de la France laïque -c’est là la phase préalable- il s’agit ensuite et surtout de les dynamiter depuis l’intérieur du système. Ce n’est plus la guerre asymétrique menée par Daech pour écraser l’adversaire, c’est celle d’individus mentalement pétris par le foisonnement horizontal des réseaux et non plus par la verticalité du message venu du chef, transformés en bombes à fragmentation multiples au sein de la société.

Le « séparatisme » n’est donc qu’une première phase. La meilleure preuve en est qu’elle n’est pas l’apanage des islamistes. En lisant l’interview du Premier ministre sur le projet de loi (Le Monde du 10 décembre) m’est ainsi revenu un souvenir. Jean Castex cite le cas d’une structure d’aide aux devoirs dans le Nord de la France :  « comment accepter », dit-il, que cette structure « influence les enfants de sorte que ceux-ci refusent de jouer avec les non-musulmans » ? Or j’ai vécu une situation identique lorsque, au cabinet du Ministre de l’Éducation nationale, je négociais avec le mouvement Diwan la création de classes en langue bretonne abritées dans les locaux des écoles publiques. Refus du dirigeant du mouvement : vous comprenez, me dit-il, nous ne voulons pas qu’à la récréation nos enfants se mélangent…

Si frappant que soit le rapprochement, on aurait pourtant tort de comparer le fanatisme terroriste et le séparatisme régionaliste. Le second en effet en reste à la phase scissionniste. Son souci n’est pas de conquérir le pouvoir sur l’ensemble du territoire ni de modifier les consciences, même s’il a recouru à de nombreux attentats dans les années 70 pour la Bretagne et jusqu’aux années 2000 pour le terrorisme basque, sans oublier les hoquets intermittents de la violence corse. Il est d’affirmer une identité séparée. Et de son côté d’ailleurs, la société « archipélisée » décrite par Jérôme Fourquet n’est-elle pas elle-même marquée par un séparatisme passif ?

Il y a tout de même un point commun entre terrorisme qui dynamite la société et la scission qui la « sépare » en îlots ou en revendications identitaires. Dans les deux cas on ne saurait confondre recherche des causes et culture de l’excuse. Mais où cela mène-t-il ? À sortir de la sémantique : face aux fragmentations de toute sorte et de toute nature, il faut faire ciment. Et prendre les choses à la base. Il n’y a pas de remède miracle, mais un remède nécessaire, au sens d’un préalable indispensable : l’institution d’un Service national[i] obligatoire seul facteur d’une intégration par le rapprochement, le mélange et la reconstitution d’un objectif commun. La République n’est pas qu’une affaire de mots… ni de loi.


[i] Cf ma lettre au Président Hollande à la suite des attentats du Bataclan