« Politique industrielle : Ne plus se raconter d’histoires »

Par Bruno Faure, responsable du comité République Moderne Paris.

Depuis l’annonce par Bridgestone, l’un des premiers fabricants mondiaux de pneus, de la fermeture de son usine de Béthune, les promesses compassionnelles et les engagements de posture affluent vers les 863 salariés du site. Jean Castex a ainsi déclaré le 23 septembre dernier en direct à la télévision « On ne va pas se raconter d’histoires, ce n’est pas facile mais on ne vous laissera pas tomber ». Qu’il  nous soit permis d’en douter car ce ne sont pas les 100 milliards d’euros du plan de relance qui permettront une remise cause des choix structurels ayant conduit à désindustrialisation massive du pays depuis les années 80.

Dans son rapport présenté le 19 novembre, la très orthodoxe et peu révolutionnaire « France Stratégie » rappelle que si la désindustrialisation est un mécanisme structurel qui touche toutes les économies avancées, la France se révèle être le pays qui l’a subie le plus durement durant les dernières décennies. Or, quand elle n’est pas compensée par un essor suffisant des services à forte valeur ajoutée, la désindustrialisation a des conséquences graves pour l’économie : elle freine les gains de productivité qui sont un des principaux moteurs de la croissance des revenus, elle affecte durablement certains bassins d’emploi, creuse le déficit commercial qui devient chronique et peut compromettre le développement technologique. Las, comme de coutume depuis 30 ans, nos chers experts mettent la désindustrialisation sur le compte d’une « fiscalité pénalisante ». Comme de coutume, la rémunération des travailleurs n’est qu’une variable d’ajustement qui plomberait l’industrie française. Nous ne croyons pas à cette vision dépassée et archaïque.

La France ne s’est pas donné les moyens depuis l’instauration de la monnaie unique de sauver son industrie. En effet, les causes internes auraient pu être corrigées dans une large partie par une correction du  taux de change du franc, mais l’Euro a bouleversé la donne en instaurant un taux de change fixe entre les parités de change des pays de la zone monétaire, et en rendant l’économie française dépendante d’une politique monétaire menée en fonction de la  situation “moyenne de la zone”, sans tenir compte des spécificités de chaque pays. Pour paraphraser Jean Castex, on ne va pas se raconter d’histoires, l’intérêt national a été bradé. Et tant pis pour les salariés de Bridgestone comme avant eux ceux de Goodyear, Doux, PSA ou Petroplus …

Comment faire face à l’heure où la crise sanitaire va aggraver les déséquilibres structurels de l’industrie française ? Arnaud Montebourg ne se raconte pas d’histoires dans l’Usine Nouvelle du 21 septembre et livre des pistes intéressantes « Les décisions de relocalisations prises par les grands groupes, ETI et PME, pour elles-mêmes ou leur sous-traitance seront une composante importante de notre reconstruction industrielle. Ce sont des décisions difficiles car elles nécessitent de prendre le risque de reconstruire un appareil partiel ou complet de production sur le sol national en acceptant souvent de s’éloigner du prix mondial de production. Souvent, les implantations de lignes de production équipées en robotique permettent de ne pas perdre en compétitivité par rapport au prix mondial mais limitent en conséquence le nombre de créations d’emplois relocalisés. Peu importe, l’essentiel est le rapatriement de la création de valeur, des savoir-faire et d’embryons industriels qui deviendront grands. »  Prenons Arnaud Montebourg au mot, il s’agit là d’une esquisse de ce que pourrait être un « patriotisme  industriel ». Pour ne plus se raconter d’histoires…

Bruno Faure