Tribune de MF Bechtel « Europe, le discours de la méthode » (Marianne)

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Europe, le discours de la méthode

Tribune parue dans le magazine Marianne du 18 novembre 2016

par Marie-Françoise Bechtel, députée de l’Aisne, vice-présidente de République Moderne

Dix ans après le non des Français à la Constitution européenne, trois ans après la crise de l’euro, deux ans après la tempête de la dette grecque, six mois après le Brexit, évènements qui brochent sur un fond continu d’échecs toujours plus patents, austérité budgétaire sans lendemain, crises des migrations, liens toujours plus visibles entre autorités européennes et intérêts financiers, concurrence fiscale et sociale dans un marché qui devait être « harmonisé », échec même des droits fondamentaux proclamés dans la Charte, présentée comme un progrès dans le Traité de Lisbonne et qui n’empêche pas le vote de lois réactionnaires, racisme institutionnel en Hongrie, restriction de l’IVG en Irlande et en Pologne, ajoutons pour finir l’aphanisis du continent européen, ce lent glissement visible aux yeux de tous hors du champ du dialogue mondial entre les puissances, on pourrait penser que la question européenne est devenue aussi lancinante que le fut au XIXe siècle la question des minorités.

Un système indéfendable

Premier constat : les sondages le montrent constamment depuis dix ans, l’opinion a majoritairement intégré la réalité de l’obscurantisme postmoderne qui s’est abattu sur les peuples européens. L’austérité budgétaire imposée par le traité TSCG en 2012 fut, si l’on ose dire, le coup en trop, mettant en évidence l’étroitesse de vues de ses auteurs et leur obstination contre toute chance de guérison (« la saignée, la saignée vous dis-je »).

Deuxième constat : cette prise de conscience collective n’est plus récupérable par le catéchisme traditionnel (l’Europe plus sociale, l’Europe des projets, l’Europe à mieux expliquer pour la faire aimer etc..).Tout cela est fini même si une bonne part de nos politiques continue à courir la tête coupée dans la mauvaise direction.

Troisième constat : l’opinion sait maintenant que ces maux ne viennent pas d’une méchante fée nommée Europe penché sur nos berceaux mais bel et bien de l’engagement européen de leurs gouvernants, qui prétendent subir des règles auxquelles ils ont en réalité applaudi. Le temps n’est plus où l’on faisait remonter vers « Bruxelles » tous nos maux. Aujourd’hui le roi est nu. Les politiques qui poussent des cris d’orfraie devant la montée du Front National, fruit de leur inconscience et de décennies d’entêtement dans l’erreur, feraient bien de s’en aviser : la force d’entrainement de ce mouvement dans sa version mariniste vient de ce qu’il a su faire le lien entre les dérives de l’Europe et la responsabilité des élites nationales dans ces dérives.

Face à cela, un autre constat est tout aussi évident. C’est que ces mêmes élites feront tout pour bloquer le réveil de la conscience populaire. Elles s’obstineront à défendre un indéfendable système fût-ce au prix de l’extrême-droitisation de franges de plus en plus larges de la population. L’auteur de ces lignes les a trop fréquentées pour nourrir des illusions à cet égard. Alors baisser les bras ? Notre pays et son peuple méritent autre chose. Et les Français quant à eux sont prêts. Encore faut-il le tenter.

Dans un Appel lancé au lendemain du Brexit par des intellectuels et des politiques, nous demandions la mise en place d’une nouvelle Conférence de Messine, du nom de celle qui fut appelée en 1955 à reconstruire l’Europe à la suite de l’échec (justifié) de la Communauté européenne de défense. Quelle que soit la force des résistances de tous ceux qui ont fait leur nid dans le système européen, une telle conférence devra inévitablement voir le jour lorsque les peuples seront suffisamment armés pour l’exiger de leurs gouvernants.

Une pédagogie de l’Europe

Ici se pose un autre obstacle, celui de l’opacité. L’obscure clarté qui tombe des étoiles du drapeau européen tient à l’empilement des traités (Acte unique 1988, Maastricht 1992, Amsterdam 1999, Nice 2000, Lisbonne 2009, TSCG 2012) . Cette accumulation a organisé une situation d’interdépendance profonde qui noue entre eux par des règles uniformes des pays hétérogènes, assise sur des procédures rigides faites pour tenir en lisière leurs choix budgétaires et assujettir les économies à coup de décisions de justice à la « concurrence libre et non faussée ». S’y ajoute la mécanique des règlements et directives qui, dans les domaines les plus variés, font proliférer des normes conduisant elles-mêmes à des transpositions mécaniques et souvent illisibles dans le droit national.

Si les ténèbres des dogmes indémontrés ont pu un beau jour être percées par la démarche cartésienne, il devrait être possible, quatre siècles plus tard, de combattre les idées « obscures et confuses » pour arriver à quelques évidences basiques.

Première évidence : le fonctionnement des institutions est à rebours du standard démocratique dès lors que les peuples ne peuvent révoquer les responsables des politiques qu’ils subissent, politiques qui reposent largement sur les initiatives de la Commission et ses pouvoirs exorbitants tel le contrôle des budgets nationaux au sein du « semestre européen ».

Seconde évidence : les compétences de l’Union en font le gendarme de tout libre choix économique des pays membres, comme l’a montré le CICE que la France s’est crue obligée d’appliquer jusqu’à l’absurde à l’ensemble des activités économiques. En même temps, ces compétences sont exercées de façon timorée lorsqu’il s’agit de mettre sur pied de grands projets de recherche ou de technologie, par lesquels l’Europe trouverait, outre une relance économique, son indépendance face aux Etats-Unis et la garantie de peser face aux grands pays émergents.

Enfin les règles définissant l’euro qui en font une monnaie rigide appliquée à des économies hétérogènes sont une absurdité que de plus en plus d’économistes et non des moindres, tels récemment encore J. Stiglitz, dénoncent.

Que proposer ? Face au catéchisme dominant qui trouve un large écho dans les medias, il faut appeler à une pédagogie de l’Europe. Elle pourrait être entreprise par des chroniques régulières de magazine, des ouvrages déclinant de façon accessible et systématique les questions essentielles à travers une collection éditoriale, un site interactif entièrement consacré à l’information et au dialogue citoyen sur ces questions.

« Cogitamus, ergo sumus ! »

Bien penser l’Europe pour savoir ce que nous voulons d’elle. Nous « serons » Européens lorsque nous aurons défini les priorités. Pour cela la consultation populaire par voie de referendum doit être la base du mandat donné aux gouvernants pour négocier. Là encore la difficulté est dans l’absence de politique porteur de ce mandat et non dans la vision à proposer. Des institutions fondées sur la souveraineté populaire conduisent nécessairement à une Europe des Etats, que l’on a parfois nommé confédérale. Un exercice en commun de certaines compétences est souhaitable quand l’exemple en montre la réussite (PAC), les règles communes ne doivent pas conduire les pays membres à entrer en concurrence les uns avec les autres, le marché intérieur doit permettre une préférence européenne dans les secteurs stratégiques, la « concurrence libre et non faussée «  ne doit plus être érigée en règle impérative et notamment ne pourra plus être opposée aux services publics, les choix d’investissements prioritaires de pays aux besoins différents (démographie) doivent être possibles (fin de la règle du déficit budgétaire). Enfin le fonctionnement de l’euro doit perdre sa rigidité contre-productive pour des économies disparates : on imagine mal que de telles réformes n’aient pas l’assentiment citoyen. Une consultation populaire organisée sur un site dédié en serait la confirmation.

Le moins que l’on puisse dire dans le débat présidentiel qui s’amorce est que cette question essentielle brille par son absence. Une « rébellion » de la France « insoumise » ainsi que des bruits de vaisselle cassée ne suffiront pas. Nos gouvernants futurs nous doivent d’annoncer clairement qu’ils iront à la table des négociations pour une réforme ambitieuse, portée par le consentement populaire.

Marie-Françoise Bechtel