Tribune – Néolibéralisme et islamisme : le monde de 1979 s’achève-t-il ?

Tribune parue sur le Figaro Vox le 09 décembre 2016

par Franck Dedieu, délégué général de République Moderne

 

FIGAROVOX/TRIBUNE – Débâcle soviétique en Afghanistan, révolution iranienne, élection de Margaret Thatcher : 1979 est l’année tournante selon l’expression de Jean-Pierre Chevènement. Pour Franck Dedieu, la page historique pourrait de nouveau se tourner.

L’Histoire suit-elle un cours réglé? Depuis au moins Hérodote, cette question tarabuste des générations entières d’intellectuels et de politiques. La défaite démocrate de Clinton, les révoltes référendaires contre Cameron et Renzi, les évictions droitières de Sarkozy et Juppé, le renoncement élyséen de Hollande, ces évènements disent-ils la même chose? Bruissent-ils d’un même basculement? Creusent-ils par-delà leur différence un même sillon politique? Certains voient dans l’histoire un immense foutoir gouverné par le hasard, d’autres tentent d’y trouver des lois indépassables. Dans son dernier ouvrage, Un défi de civilisation*, l’ancien ministre socialiste aujourd’hui président du club politique République Moderne, Jean-Pierre Chevènement, se garde bien de rejoindre l’une ou l’autre école de pensée avec ses querelles byzantines et autres batailles d’experts, mais il relève au fil des pages un moment de basculement idéologique, une sorte de millésime supra-historique où les grands événements s’ébrouent pour confluer ensemble vers un même point. «L’année tournante» pour reprendre sa formule, c’est 1979. Une triple bifurcation s’agrège en effet autour de cette date. Religieuse, idéologique, économique.

 

En Iran, au début de l’année, l’Ayatollah Khomeini, autoproclamé «Guide de la révolution islamique» destitue le Shah. Au même moment, précise Jean-Pierre Chevènement «la Mecque voit l’occupation des lieux saints de l‘islam par des extrémistes qui se veulent encore plus «wahhabites» que les wahhabites et plus royalistes que la famille royale». Le fondamentalisme religieux entre en scène, les prodromes d’un «djihadisme afghan» apparaissent. L’intervention malheureuse des soviétiques en Afghanistan marque – cette fois d’un point de vue idéologique – le début de la fin du régime communiste. En économie aussi, cette année 1979 concentre sur ses douze mois un grand renversement. Au Royaume-Uni, un Etat omnipotent et omniprésent offre la victoire à la très libérale Margareth Thatcher, bien décidée à «casser» les syndicats. Aux Etats-Unis, un keynésianisme à bout de souffle donne du lustre aux thèses libérales des «Chicago boys». La même année, Paul Volker, à la tête de la Fed donnera le coup de grâce à cette doctrine interventionniste dans sa lutte acharnée contre l’inflation. La campagne du gouverneur de Californie Ronald Reagan, débutée en novembre, semble épouser l’air du temps. Partout, le rabot de la déréglementation va tailler un monde où le capital reprend le dessus. Même en Chine, où Deng Xiaoping met en place – toujours en 1979 – les quatre zones économiques spéciales (ZES) pour attirer les investisseurs étrangers, à l’origine du «Miracle de Shenzhen». Indiscutablement, les premières pulsations de la mondialisation battent en 1979.

 

Au fond, la radicalité religieuse d’un côté et la religiosité libérale de l’autre semblent comme se compléter au lieu de s’opposer. A lire Un défi de civilisation, les deux doctrines reposeraient toutes deux sur un «communautarisme» et un «différentialisme» assumés, une «sécession» générale entre riches et pauvres, entre salariés et actionnaires, entre croyants et mécréants, entre Nord et Sud … A rebours du modèle républicain au sens latin de Res Publica, de bien commun. Le défi de civilisation consiste en fait à fermer la parenthèse ouverte depuis environ 40 ans. Un chiffre symbolique dans la Bible pour marquer le changement d’ère: Jésus jeûne pendant 40 jours, les Israélites séjournent 40 ans dans le désert. Mais pour reprendre la célèbre formule de Gramsci, l’ancien monde ne veut pas mourir. En Espagne, les jeunes libéraux de Ciudadanos font des émules. En Allemagne, Angela Merkel s’accroche à son orthodoxie monétaire et budgétaire. En France, le candidat de «Les Républicains», François Fillon invoque Margareth Thatcher, la Dame de fer. Et Manuel Valls, candidat à la primaire de l’autre côté de l’échiquier politique, revendique l’héritage de Michel Rocard et de sa «deuxième gauche» inventée lors du Congrès de Metz en … 1979. Peut-on faire du neuf avec du vieux?

 

Franck Dedieu

 

* Jean-Pierre Chevènement, Un défi de civilisation, éd. Fayard, octobre 2016.