Le cahier de la Rencontre N°4 « Quelle politique étrangère pour la France ?»

« Quelle politique étrangère pour la France ?»

15 juin 2016

Débat en présence de  :

Jean-Pierre Chevènement, président de République Moderne

Thierry de Montbrial, président de l’IFRI

Hervé Gaymard, ancien ministre

Arnaud Montebourg, ancien ministre

Alain Dejammet, ambassadeur de France, ancien ambassadeur au Conseil de sécurité des Nations Unies

Loïc Hennekinne, ambassadeur de France, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay

Gérard Bapt, député de Haute-Garonne

Marie-Françoise Bechtel, Première vice-présidente de République Moderne, députée de l’Aisne

 

Jean-Pierre Chevènement

Mesdames et Messieurs les parlementaires,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Je vous remercie d’être venus nombreux pour cette quatrième Rencontre du club République Moderne.

Je veux remercier nos invités, qui ont accepté d’apporter leur réponse à la question : Quelle politique étrangère pour la France ?

  1. Thierry de Montbrial, président de l’IFRI, M. Hervé Gaymard, ancien ministre de l’économie et des Finances, député de la Savoie, puis M. Montebourg, ancien ministre du Redressement productif.
  2. Dejammet, fut notre ambassadeur au Conseil de sécurité des Nations Unies avant de l’être auprès du Saint Siège ; M. Loïc Hennekinne, ancien ambassadeur de France fut Secrétaire général du Quai d’Orsay, mais aussi ambassadeur à Rome, auprès de la République italienne, en Indonésie et dans d’autres pays que je ne saurais énumérer.

 

Une certaine vision de la France

 

« La France, disait le Général de Gaulle, ne saurait être la France sans la grandeur », propos très profond qui paraît aujourd’hui énigmatique. étant données les caractéristiques de notre peuple, celui-ci a besoin d’être soutenu par un dessein. À juste titre, M. Couve de Murville a écrit : « C’est devenu presque un lieu commun de dire que la 5ème République, pendant onze ans, de 1958 jusqu’à 1969, fut d’abord, sinon essentiellement, une politique extérieure ». La centralité de la politique extérieure correspond à une certaine vision de ce qu’est la France et de la manière dont elle doit se situer.

 

Quelques constats :

 

L’Europe est évidemment à redéfinir. Je n’énumèrerai pas toutes les crises qui l’accablent ou qui en résultent.

Notre posture au sein de l’OTAN a besoin d’être revue. Un rapport d’Hubert Védrine disait assez bien les choses mais je ne crois pas qu’il ait été suivi d’effet.

Je ne crois pas que dans un monde « apolaire », selon l’expression de Laurent Fabius, l’idée d’indépendance ait rien perdu de sa force.

Enfin, je voudrais rappeler que la France dispose encore de toute la gamme des instruments de la puissance : un réseau diplomatique parmi les plus étendus au monde, une défense qui comporte la dissuasion stratégique, c’est-à-dire l’affirmation qu’en dernier ressort la France dépend d’elle-même pour sa défense et une capacité de projection d’une qualité assez rare. Enfin notre problématique de défense du territoire pourrait nous amener à réfléchir à l’intérêt de rétablir un service militaire court ou au moins d’étoffer le système des réserves telles qu’elles existent.

La France est aussi une puissance culturelle. Nous avons un réseau d’établissements à l’étranger (AEFE – Agence pour l’enseignement du français à l’étranger) très remarquable, le réseau de l’Institut français, une langue parlée non seulement par nos expatriés (2,5 millions) mais par un grand nombre de locuteurs dont l’évaluation est très variable. Certains évoquent la perspective où plusieurs centaines de millions (700 millions ?) de personnes parleraient le français en 2050. Selon d’autres elles ne seraient que 123 millions. C’est probablement un peu pessimiste. Je pense que la réalité est entre les deux et que, naturellement, le français est une question d’avenir.

En économie, nous sommes la cinquième ou sixième puissance du monde. Pouvons-nous rester une nation qui compte, parmi les dix premières à l’horizon 2050 ? C’est une question fondamentale parce que nous sommes engagés dans une logique de croissance lente et même de stagnation de longue durée, pour toute une série de raisons sur lesquelles je ne vais pas m’étendre au seuil de mon propos mais sur lesquelles il faudra peut-être revenir ultérieurement.

 

 

On ne peut pas définir une politique étrangère sans une projection vers le 21ème siècle.

 

Ce qui caractérise notre siècle est la montée des émergents.

La Chine d’abord, devenue la deuxième économie du monde et, derrière la Chine, l’Inde, le Brésil… (les fameux BRICS) et d’autres émergents, tel le Vietnam.

L’avenir du monde est-il dans un G2, une nouvelle bipolarité constituée par les États-Unis, qui entendent rester la nation incontournable et maintenir leur leadership mondial (il suffit de lire la production de leurs think tanks pour s’en rendre compte), et d’autre part la Chine ?

Avons-nous une idée pour desserrer les pinces de ce G2 ?

La question pourrait être posée de notre attitude vis-à-vis de la Chine. À la fin des années 1990 ou au début des années 2000, le Président Chirac avait émis l’idée qu’on devrait lever l’embargo sur les armes. Aujourd’hui se pose la question des transferts de technologies. Il faut bien reconnaître que selon la mentalité chinoise il y a l’Empire chinois… et puis les autres, c’est-à-dire les barbares.

Comment nous définissons-nous ? Comment l’Union européenne – si tant est qu’elle existât -pourrait-elle se définir  ? Cela supposerait que la France et l’Allemagne aient une position concertée. Je ne crois pas que ce soit le cas. C’est par là qu’il faudrait commencer si nous voulions définir une position pour l’avenir. Cela prendra du temps.

Les émergents ont quelque peine à être responsabilisés par rapport à la conduite des affaires du monde. Il y a bien sûr la Chine et la Russie, membres du P5 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU) mais il y a aussi tous les autres et il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui les émergents ont quelque peine à prendre leurs responsabilités. Les Chinois font parfois un effort en envoyant quelques bateaux dans le golfe d’Oman mais pour le moment on est encore loin du compte.

 

L’hégémonie américaine.

Les États-Unis entendent maintenir leur hégémonie, regrouper leurs alliés dans un ensemble « occidentaliste » qui n’est plus seulement un ensemble atlantiste car il comporte de nombreux pays qui ne sont pas directement couverts par le Traité de l’Atlantique nord. Mais cet ensemble a, de leur point de vue, vocation à devenir une alliance globale. Les États-Unis ont diversifié les moyens de leur domination en même temps qu’ils retiraient leurs troupes du Moyen-Orient où les avait imprudemment engagés le Président Bush Jr. Ils ont développé des formes nouvelles d’intrusion comme l’extraterritorialité de leur droit, auquel nos entreprises doivent se subordonner, payant de lourdes amendes, leurs dirigeants pouvant même être inquiétés, interpellés, incarcérés. Cela a des conséquences sur notre commerce extérieur avec la Russie et avec l’Iran. Nos banques tétanisées ne financent plus notre commerce.

Les États-Unis doivent aujourd’hui gérer trois grands dossiers :

Ils ont décrété le pivotement vers l’Asie pacifique où ils exercent une politique qui ne dit pas son nom mais qui ressemble beaucoup à une politique d’endiguement, de containment, avec une alliance implicite d’un certain nombre de pays.

Le Moyen-Orient reste pour eux stratégique, non pas qu’ils en dépendent toujours autant mais parce que l’Europe d’une part, l’Asie d’autre part, dépendent du Moyen-Orient. Israël est une autre raison de leur présence au Moyen-Orient.

Enfin il y a l’Europe, de laquelle ils s’étaient détournés. Mais il y a la crise ukrainienne, la discussion qu’on peut avoir sur le fait de savoir si la Russie est redevenue une menace, si nous devons aller vers une nouvelle guerre froide. Le fait est que d’une certaine manière, à travers la crise ukrainienne, nous y sommes déjà. Quel degré de sécurité peut-on établir en Europe ? Comment cela peut-il se faire ? à travers un nouveau traité, comme M. Medvedev l’avait proposé dans les années 2010 ? Ou bien à travers une politique de « réassurance » visant à prépositionner un certain nombre de forces ? Nous n’en sommes qu’aux prémices de ce débat qui prendra un nouvel envol avec la réunion de l’OTAN à Varsovie au début du mois de juillet.

 

Le désordre du monde

Le monde vers lequel nous allons est caractérisé par un certain nombre de déséquilibres démographiques, économiques. Il y a une bonne quarantaine d’États faillis et, du Cap Vert jusqu’au Pakistan, il y a quelques milliers, peut-être quelques dizaines de milliers de djihadistes potentiels. C’est évidemment une source de préoccupation. Le défi de la sécurité exige que nous y réfléchissions. Cela dans un monde où la gouvernance est un mot. On voit qu’elle tend à se reconstituer au Proche et Moyen-Orient à travers le rapprochement des États-Unis et de la Russie mais jusqu’où ? Et, compte tenu du contexte régional, cela permettra-t-il de ramener la paix dans cette partie du monde ? C’est une question à laquelle il est bien difficile de répondre.

 

La spécificité française et le rôle de la France

 

J’ai évoqué notre indépendance en disant qu’elle n’était pas moins actuelle aujourd’hui qu’hier. J’ai rappelé la panoplie des outils dont nous disposons. Je voudrais dire que la France n’est pas seulement membre de « la famille des nations occidentales », comme l’a dit un jour M. Sarkozy, elle est membre de la famille des nations humaines depuis la Révolution française. Depuis lors, le modèle de l’État-nation a triomphé en Europe et dans le reste du monde : en Amérique latine et sur les décombres des empires coloniaux disparus. La France ne peut pas abdiquer le droit d’aînesse que lui a conféré l’histoire.

Les émergents sont pluriels. Ne les rassemblons pas sous une étiquette factice. L’Occident lui aussi est pluriel. Nous ne sommes pas des Occidentaux comme les autres (nous ne sommes pas des Anglo-saxons, par exemple).

Je voudrais dire simplement que la France doit garder sa spécificité si elle veut jouer un rôle politique utile.

Nous sommes alliés des États-Unis, cela ne se discute pas. Mais « allié » ne veut pas dire « aligné ». C’est une distinction importante. Refusons de nous laisser enfermer dans un match Occident contre émergents. Cherchons plutôt à rompre le cycle des humiliations, des ressentiments, des revanches. Beaucoup d’émergents ont besoin d’une Europe forte qui serait pour eux un interlocuteur.

Une orientation fondamentale de notre politique étrangère est l’impérieuse nécessité de résister à l’idée du « choc des civilisations », un risque que nous devons essayer de conjurer en développant une certaine empathie vis-à-vis des autres cultures, en rompant les engrenages mortifères que nous voyons se mettre en place et qui trouvent, dans notre société, des réserves de carburant.

Le mot de laïcité n’est plus compris. Son contenu est à expliciter. Le modèle républicain, comme protecteur de la paix civile, n’est souvent plus compris non plus par ses acteurs eux-mêmes.

Le patriotisme républicain a encore beaucoup d’avenir si nous considérons que dans ce monde, caractérisé par le retour des fondamentalismes religieux, nous avons de bonnes raisons de combattre et de résister.

 

La question de l’ingérence

Dans ce monde difficile, nous devons nous méfier de l’ingérence, qui est d’ailleurs proscrite par la charte des Nations Unies. Je ne suis pas hostile à toute intervention extérieure mais il faut que certaines conditions soient réunies, que cela se fasse selon les règles de la légalité internationale et, naturellement, que nos intérêts soient engagés. Bien évidemment, aucun pays ne peut laisser le désordre s’installer à ses portes. Je pense évidemment à des situations qui pourraient se produire, qui ne se sont pas encore produites.

 

Une Europe à revoir

Je ne m’aventurerai pas à faire des prévisions sur l’issue du Brexit. Mais il y a des chances non négligeables pour que la réponse du peuple britannique soit de quitter l’Union européenne. Si tel devait être le cas, cela voudrait dire non pas que l’Europe est morte mais qu’elle est à relancer et à revoir. Elle est à revoir comme projet. En effet, nous devons en faire un acteur stratégique.

Comment ? à partir des nations si nous voulons le faire en respectant la démocratie.

L’Europe à vingt-huit que nous connaissons aujourd’hui, ne ressemble plus du tout à celle que nous avions lancée dans les années 1950, quand nous étions six. L’élargissement l’a rendue ingouvernable.

Je ne m’étends pas sur la crise européenne : crise de l’euro, crise des migrants, crise ukrainienne, crise du terrorisme djihadiste.

Une des solutions du problème est dans le partenariat avec la Russie. D’abord pour garantir notre sécurité. Ensuite parce que la Russie est un grand peuple européen. Il faut rappeler ce que nous lui devons. J’éprouve personnellement un certain malaise à voir la manière dont s’expriment nos médias sur la Russie. Les peuples soviétiques ont quand même perdu 25 millions des leurs dans la Deuxième guerre mondiale, on ne peut pas l’oublier. J’ajoute que le partenariat oriental a été très mal engagé. Hubert Védrine le dit lui-même : Si Schröder avait été là, le Conseil européen n’aurait pas donné à la Commission, sous l’impulsion de la Pologne, un mandat sur l’accord d’association avec l’Ukraine « clairement conçu pour couper les liens entre l’Ukraine et la Russie »[1]. Alors les événements de Maïdan auraient été évités, comme l’annonce provocante de l’interdiction de l’usage de la langue russe et les séparatistes n’auraient pas été encouragés. Mais un prétexte en or a été donné à Poutine. Il s’est emparé de la Crimée avec le soutien de presque tous les Russes, y compris de ses opposants. C’est un exemple de la gestion inintelligente de la question russe en Occident depuis vingt-cinq ans.

 

Le Proche et le Moyen-Orient

La menace de l’État islamique est une menace mondiale et nous devons parvenir à l’éradiquer, ce qui ne signifie pas que nous éradiquerons le terrorisme djihadiste qui a des racines beaucoup plus profondes auxquelles nous devons réfléchir. Si nous voulons ramener la paix au Moyen-Orient, est-il sensé de vouloir fragmenter les États qui n’ont qu’un siècle mais qui ont le mérite d’exister dans les mentalités et dans le droit ? Ne faut-il pas au contraire chercher à les rendre vivables pour leur population ?

 

La gouvernance mondiale

Outre le Conseil de sécurité, d’autres formats ont montré leur utilité, je pense, par exemple, au P5 + 1 (les cinq membres permanents de CSNU + l’Allemagne) en face de l’Iran. On pourrait en imaginer de même nature.

 

L’Afrique

L’Afrique est pour nous un dossier majeur : données démographiques, données de sécurité… L’opération Barkhane est un moyen de tenir quelques temps mais seule la reconstitution de forces régaliennes significatives peut permettre de créer la sécurité sans laquelle il n’y a pas de développement. « Développement », c’est le grand mot car on ne répondra pas au défi migratoire sans le développement.

 

L’Asie

Nous devons y être présents. Je remarque que nous ne le sommes pas sur le dossier coréen. Il faudrait réfléchir aux raisons de cette absence. En tout cas nous devons être présents vis-à-vis de la Chine, du Japon, de l’Inde.

 

L’Amérique latine

C’est un partenaire important pour nous pour des raisons de culture et de potentiel d’avenir.

 

 

Conclusion

 

Il n’y a pas de contradiction entre le choix de l’Europe européenne, d’un acteur stratégique européen et le choix du monde. Nous avons deux défis à relever : la reconquête de notre compétitivité et l’attitude de nos élites. Qu’elles soient publiques ou privées, il y aurait beaucoup à dire sur leur comportement au regard des intérêts de la France dont il me semble qu’elles sont assez peu soucieuses, donnant vraiment un mauvais exemple. Ce n’est pas la première fois dans notre histoire mais c’est un sujet sur lequel je veux attirer votre réflexion.

 

 

Thierry de Montbrial

 

Qu’est-ce qu’une politique étrangère ?

 

Ma première remarque est inspirée par les mots du général de Gaulle cités par Jean-Pierre Chevènement : « La France ne saurait être la France sans la grandeur ».

Permettez-moi de dire que, pour l’instant, la France donne une image pitoyable à l’opposé de toute notion de grandeur. En effet, pour donner l’image de la grandeur… il faut être grand, aurait pu dire De Gaulle. Si la France donne une image de faiblesse, aucune politique étrangère ne pourra avoir le rayonnement que nous souhaitons tous dans cette salle.

 

UN sujet qui tracassait déjà beaucoup Tocqueville au 19e siècle était le rapport entre politique intérieure et politique extérieure et la question de savoir jusqu’à quel point la démocratie est compatible avec une politique extérieure conçue dans une longue durée. La politique extérieure n’est pas une série d’actions erratiques, elle doit être conçue dans une longue, voire une très longue durée, ce qui suppose une constance dans l’effort et un certain éloignement vis-à-vis de l’idéologie. Malheureusement, je constate que, la mondialisation ne facilitant pas les choses de ce point de vue-là, les passions qui agitent la vie quotidienne de la démocratie rendent l’exercice continu et cohérent d’une politique étrangère extrêmement difficile. C’est un point de fond qui doit nous interpeller tous.

Il est devenu assez banal de citer Jaurès mais je fais intégralement mienne sa formule : il faut « partir du réel pour aller à l’idéal », pas l’inverse. Le court terme, l’immédiat, l’avenir proche doit être guidé par une compréhension précise et juste de la réalité et, en même temps, éclairé par une vision de long terme. Quand on prétend mettre l’idéal dans l’immédiat, en général on finit dans le fossé.

 

En France, depuis le début de la Cinquième République, le Président de la République exerce sur la politique étrangère une souveraineté presque absolue avec peu de contrepoids. Il est beaucoup plus libre dans ses mouvements, y compris en matière de défense, que n’importe quel chef d’État des grandes démocraties mondiales (on voit par exemple les contraintes qui, en Allemagne, s’exercent sur la Chancelière, laquelle, pour la moindre décision, doit obtenir trente-six feux verts). Ce qui est souvent considéré comme un avantage peut aussi être un inconvénient quand le Président élu est un novice en matière de politique étrangère. Or les critères qui, en général, conduisent à l’élection au suffrage universel d’un président de la République n’ont rien à voir avec sa compétence en matière de politique étrangère. Or il faut une compétence. En particulier il est bon de connaître un peu le monde, d’avoir beaucoup voyagé. Jean-Pierre Chevènement a beaucoup cité la Russie : je pourrais faire la liste des ministres des Affaires étrangères qui n’avaient jamais visité la Russie et n’avaient pas la moindre connaissance de ce pays avant d’être ministres ! Évidemment, il y a une administration, en particulier le Quai d’Orsay : Jean-Pierre Chevènement l’a dit, nous avons une très grande tradition diplomatique. Mais il y a aussi des modes, des cycles. En 1973 j’ai été le premier directeur du Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay. J’étais alors considéré comme un hyper-atlantiste. En effet, le Quai d’Orsay était à l’époque façonné par la parole du général de Gaulle (souvent un peu hâtivement interprétée parce que le général de Gaulle était beaucoup plus mobile intellectuellement qu’on ne le disait). Quelques années plus tard vint une vague « néoconservatrice ». Aujourd’hui, le balancier est reparti dans l’autre direction. Il faut donc que le chef de l’État ait une certaine indépendance de jugement par rapport à son administration. Cela peut être problématique si lui-même n’a aucune expérience dans ce domaine. Cela est vrai aussi pour les chanceliers allemands. On peut évaluer à deux ans la « période d’apprentissage » nécessaire quand on ne connaît rien ou très peu au départ.

 

Assurer la sécurité du pays est l’objectif premier de la politique étrangère.

Trois concepts sont indissociables : sécurité, intégrité et identité (mot qui fait polémique).

La sécurité, qui désigne d’abord la sécurité physique (si on est en 1870, on pense à l’Alsace-Lorraine), a pris un sens beaucoup plus subtil. C’est pourquoi j’emploie le mot « intégrité », plus difficile à cerner, et, finalement, le mot « identité ». Je crois en effet qu’on ne peut pas échapper à un débat sur ce que nous voulons protéger. Tout mon temps de parole serait épuisé si je cherchais à entrer plus avant dans cette question de l’identité. Je me contenterai de suggérer une idée très simple. Dans son admirable spectacle « Poésie ? », au Théâtre Montparnasse, mélange d’une culture littéraire et poétique exceptionnelle, où l’émotion se mêle à la gauloiserie ou la satire, Luchini dit que notre identité est notre littérature, notre poésie, notre langue. C’est en effet fondamental et nous n’avons pas tiré toutes les conséquences de cette vérité fondamentale. Bien sûr, il y a l’histoire, la géographie… mais l’histoire nous entraîne vers des sujets plus polémiques.

En tout cas, la sécurité n’est pas seulement la sécurité physique, elle vise aussi à préserver l’âme d’un pays, l’âme de la France en l’occurrence.

 

Je ne débattrai pas ce soir sur des questions économiques fondamentales, même si j’ai commencé ma vie professionnelle comme économiste plus que comme spécialiste des relations internationales. Je dirai seulement qu’aucune puissance n’est possible, dans quelque domaine que ce soit, sans la puissance économique. C’est la condition nécessaire de tout le reste. De Gaulle, qui n’était pas lui-même un grand économiste, avait parfaitement compris en 1958 que le redressement économique était la base de tout ce qu’il voulait faire par ailleurs sur le plan de la politique extérieure. La puissance économique, c’est aussi la puissance technologique mais à partir du moment où un pays atteint un taux d’endettement tel qu’il risque de se retrouver à genoux devant le Fonds monétaire international ou autre instance financière, plus rien n’est possible. Et cela va beaucoup plus loin que la question de savoir s’il faut être dans ou en dehors de l’euro. C’est une question absolument basique quand on parle d’indépendance car lorsqu’on est endetté on dépend de l’extérieur.

S’agissant de l’émergence, il faut que chacun comprenne que les difficultés dans lesquelles la France et d’autres se trouvent viennent d’une bonne nouvelle, c’est que les pays qu’on disait sous-développés se sont mis à se développer, ce qui a créé des formes de concurrence et de relations qui nous obligent à nous ajuster.

 

Je voudrais maintenant mettre en valeur certains « héritages ».

Quand on parle de langue, d’identité, d’intégrité, il est déjà question d’héritage. Mais deux domaines méritent d’être soulignés : notre diplomatie et notre tradition militaire :

J’ai dit que les hommes politiques ne devaient pas enfermer dans les conseils de leurs diplomates professionnels. Cela dit, la tradition diplomatique française est extraordinaire. Je ne pense pas qu’on puisse affirmer que la France a la plus grande diplomatie – certains disent que ce serait plutôt la Grande-Bretagne, peu importe, on peut en discuter – mais nous avons une très grande diplomatie.

Nous avons également une très grande tradition militaire.

Sur ces deux chapitres – on revient à l’économie -, si, année après année, on continue à diminuer les crédits du ministère des Affaires étrangères, les moyens d’action à l’extérieur, ces « héritages » seront perdus. J’ai été membre deux fois de commissions de Livre blanc de défense, à chaque fois nous étions excessivement contraints par une perspective de réduction budgétaire drastique. Comme avec les termites, il arrive un moment où l’édifice, complètement termité, s’effondre et on ne peut pas le reconstruire, c’est trop tard.

Ce point essentiel doit être en tête des préoccupations.

 

Sur le plan régional, selon un principe qu’aurait pu énoncer Confucius, il ne faut jamais laisser le désordre s’installer à ses portes. La sécurité commence par les flancs. Or les flancs, pour la France, c’est d’abord l’Europe elle-même – même si l’Europe est difficile à définir exactement – puis l’Europe plus éloignée, le monde russe, et naturellement tout le Moyen-Orient et l’Afrique du nord. Or nous avons laissé le désordre s’installer partout à nos flancs depuis l’effondrement de l’Union Soviétique (ne pas en déduire que j’exprime un regret sur l’effondrement de l’Union Soviétique…). Je partage entièrement l’opinion de Jean-Pierre Chevènement sur le fait que des fautes considérables ont été commises dans la politique à l’égard de la Russie depuis la chute de l’Union Soviétique. Mais je pense aussi que, souvent aussi pour des raisons idéologiques (c’est pourquoi j’ai fait ma remarque préliminaire sur les dangers de l’idéologie), nous avons également commis des erreurs au Moyen-Orient. Nous détestons tous les dictatures mais il faut constamment exercer un jugement sur la base d’une connaissance et d’une compréhension approfondies des situations pour voir quelles sont les alternatives. Si les alternatives sont pis que l’existant, il faut en tirer les conséquences. Sans entrer dans les détails, je dirai que nous devons avoir une politique active sur nos flancs mais qui soit aussi une politique réaliste, le réalisme n’excluant pas le phare de l’idéal. C’est une question de nuance, de jugement, de balance qu’il faut exercer.

 

L’Union européenne elle-même doit certainement être réajustée, repensée. Mais il faut faire très attention. Si nous agissons de manière maladroite, si nous faisons constamment du « Europe bashing », nos concitoyens en tireront la conséquence avec le développement du populisme. Nous devons être extrêmement prudents car les risques de conflits et de guerres ne sont jamais très loin, même en Europe.

 

Je terminerai en évoquant des espaces plus lointains.

Oui, la France doit avoir une compréhension, une opinion, une action, notamment à travers le Conseil de sécurité, sur la Chine la Corée etc. Mais attention, là aussi, à ne pas nous laisser embarquer par l’idéologie.

La France, par exemple, doit-elle prendre parti dans la compétition qui va se prolonger pendant des décennies entre la Chine et les États-Unis ? Je ne le pense pas. Sur la durée, au jour le jour, il faudra regarder les détails mais, au départ, nous n’avons pas à prendre position.

 

Je m’arrête là. Mon but n’était pas de faire un exposé complet mais plutôt de contribuer à une réflexion qui cherche à aller aux fondements, à la racine de cette question : Qu’est-ce qu’une politique étrangère ?

 

 

Hervé Gaymard

 

 

Merci à Jean-Pierre Chevènement de m’avoir invité.

On ne peut, en quelques minutes, avoir l’ambition de décrire l’ensemble des données et des paramètres de la politique étrangère française. Aussi me contenterai-je de faire quelques réflexions et, en quelque sorte, de feuilleter la « table des matières ».

 

Je partage complètement ce qu’a dit Jean-Pierre Chevènement sur le primat de la politique étrangère. Un pays qui n’inscrit pas la politique étrangère comme un primat est, pour paraphraser George Orwell, « …moins égal que d’autres ». Un certain nombre de nations, dans les siècles passés, se sont retirées de la scène internationale, comme la Suède ou le Danemark. Pour reprendre l’expression d’Octavio Paz, la vocation de la France n’est pas la relégation dans les « faubourgs de l’Histoire ».

Cette attitude qui consiste à entrer dans ce qu’Octavio Paz appelait les « faubourgs de l’Histoire » ne peut pas être l’attitude française.

Jean-Pierre Chevènement citait de Gaulle parlant de la grandeur. Dans le chapitre de l’automne 1944 des Mémoires de guerre, il parle du primat de la politique étrangère : « Trois leviers qui commandent la politique étrangère, savoir : la diplomatie qui l’exprime, l’armée qui la soutient, la police qui la couvre »[2]. Avec ce fameux rythme ternaire  tout est dit.

 

Il faut évidemment une politique étrangère pour la France, ce qui suppose que soient remplies trois conditions :

 

D’abord il faut en avoir la volonté, c’est-à-dire la volonté de penser par soi-même. Or dans certaines périodes de l’histoire diplomatique de notre pays nous avons été suivistes. Nous avons été suivistes dans les années trente : c’est ce que Bédarida appelle « la gouvernante anglaise »[3], après le désastreux voyage à Londres en 1924 où, lors d’un fameux week-end à Chequers, Herriot a abdiqué toute autonomie de la politique française par rapport à la politique britannique[4]. Nous avons été suivistes, sous la 4e République, vis-à-vis des États-Unis, malgré les débats sur le neutralisme qui agitaient une partie de la classe politique française. Donc, il ne faut pas être suiviste et il faut avoir une volonté et savoir ce que l’on veut.

 

La deuxième condition est de savoir définir ses objectifs.

Il me semble qu’il y a trois postures possibles des pays qui décident d’avoir une politique extérieure :

La première, le messianisme doublé de la défense des intérêts, est représentée par les États-Unis (« Je suis le pays de la liberté… j’apporte la démocratie, le « nation building »… mais je défends mes intérêts… cf. tous les sujets liés aux questions juridiques des entreprises américaines).

La deuxième posture, la politique des intérêts, est celle des Anglais.

La troisième posture est en général la politique française depuis la Révolution française (Malraux, dans un discours, convoquait ensemble les soldats de l’an II et les croisés). C’est, en résumé, une politique messianique sans défense des intérêts. « Il y a des pays qui sont d’autant plus grands qu’ils sont grands pour le reste du monde : la France des croisades et celle de la Révolution, et des pays qui sont d’autant plus grands qu’ils sont seuls : l’Angleterre de Drake et de la bataille de Londres » disait encore Malraux. Le syndrome français du messianisme sans défense des intérêts bien compris est illustré par un exemple fameux : celui de la campagne désastreuse à laquelle nous avons participé en 1860, lors de la guerre de l’opium. Quand on se replace dans cette première guerre contre la Chine (la deuxième aura lieu en 1885), les objectifs des Britanniques sont d’abord de faire rentrer l’opium et le libre commerce au sein de l’empire chinois, ensuite de consolider leur présence à Hongkong en acquérant de nouveaux territoires. Les objectifs de la France sont de permettre aux congrégations de s’installer librement en Chine… Aucun objectif commercial, aucun objectif économique, mais uniquement un objectif religieux, ce qui laisse pantois.

Je pense que notre pays doit définir des objectifs, être conforme à la vocation universelle de la France, qui ne doit pas nous faire sourire – même si les Allemands raillent parfois la sogenannte grande nation – mais aussi avec une défense bien comprise de ses intérêts.

 

Troisième condition, il faut des outils :

L’outil militaire doit être cohérent avec la politique extérieure. Il y a des périodes de notre histoire où la cohérence n’a pas été assumée. Dans les années trente, nous avions une diplomatie offensive puisque nous avions noué des alliances avec les nouveaux pays d’Europe de l’est : Tchécoslovaquie, Pologne et Roumanie (la « petite entente ») et, dans le même temps, en 1935, le Maréchal Pétain écrivait dans la Revue de Défense nationale un article où il affichait une posture complètement défensive qui n’était pas à l’unisson de la diplomatie que nous essayions à l’époque d’élaborer avec des alliances de revers contre l’Allemagne devenue nazie. Il faut donc évidemment une adéquation entre l’outil militaire et la projection de puissance diplomatique que l’on prétend développer.

Le deuxième outil est la puissance économique. Bien évidemment, on peut trouver des contre-exemples historiques, des puissances pauvres, comme l’a été la Russie des tsars puis l’URSS (c’est la thèse de Sokolov). Ce fut aussi le cas de la thalassocratie lusitanienne. Mais il n’empêche que pour être indépendant… il ne faut pas être dépendant ! La question économique n’est pas subsidiaire, elle est, de mon point de vue, également centrale.

Troisième outil, évidemment, la langue et la culture. Défendre ou promouvoir la francophonie, l’exception culturelle etc. n’est en rien ringard. C’est moderne ! Ce sont des combats qu’il faut mener avec une intense alacrité.

Enfin, il faut un outil diplomatique. Je ne reviens pas sur ce qu’a dit Thierry de Montbrial, notre pays en est pourvu. Mais, là encore, comme en matière de défense, il faut veiller à ce que les coups de rabot budgétaire, année après année, ne « termitisent » pas notre outil diplomatique non plus que notre outil de défense.

 

 

Comment penser une politique étrangère dans la France d’aujourd’hui et de demain ?

 

À dessein, je ne m’appesantis pas, même si c’est très important, sur la question terroriste et sur les convulsions du Moyen-Orient. Je voudrais essayer de poser la matière sur ce qui me semble être les grandes problématiques.

 

D’abord, il ne faut céder ni à la nostalgie ni à l’idéologie, une attitude intellectuelle à adopter qui requiert un grand effort sur soi-même. Il faut être ambitieux non dans le rêve mais dans la prise en compte des réalités.

L’histoire de France des 19e et 20e siècles a connu des moments où nous avons été ambitieux, au meilleur sens du terme, en tenant compte des réalités :

Le moment des reconstructeurs républicains après la défaite de 1870-71. La 3e République a mené une politique extérieure opiniâtre pendant de très longues décennies. On rejoint le long terme dont parlait Thierry de Montbrial : entre la défaite de 1871 et la conclusion de nouvelles alliances, il se passe près de 25 ans. Cela commence avec les Russes, ensuite avec les Italiens, enfin avec les Anglais, dix ans plus tard (l’Entente cordiale). Il a fallu des générations de ministres des Affaires étrangères, de diplomates et de militaires pour sortir la France de l’isolement et arriver à peser de nouveau sur l’échiquier européen.

En 1958, un aggiornamento de la politique étrangère lié au retour du Général de Gaulle permet à la France d’être « dans son assiette » et d’avoir des objectifs clairs qui, s’ils sont contestables, sont en tout cas la marque d’une pensée cohérente et ambitieuse.

 

Les trois conditions d’une politique étrangère ambitieuse pour notre pays :

 

En premier lieu, comme toujours, l’estime de soi. C’est majeur. Il faut avoir confiance en soi.

Nous devons sortir des deux facettes de la dépression nerveuse française : l’auto-flagellation excessive et une espèce d’arrogance qui nous est parfois reprochée et qui est souvent la marque de la faiblesse. Ce sont les postures dépressives classiques. Il faut sortir de cette dépression nerveuse pour être sûr de soi sans être arrogant et cesser de se vautrer dans la repentance. Cela veut dire développer une nouvelle attitude par rapport au monde qui se construit, notamment avec les pays émergents.

Nous devons être fiers de la langue française et la défendre toujours.

Nous devons prendre les mesures indispensables pour notre redressement économique. Un pays qui n’a pas d’ « abdominaux » n’a pas vraiment d’influx ni de volonté et de possibilités de compter dans le monde. Il faut donc à la fois faire du cardio et de la musculation, oserai-je dire, car c’est ce qui manque à notre pays aujourd’hui.

C’est d’abord cela l’estime de soi. On se mésestime depuis très longtemps. Cela me semble être une priorité absolue.

 

Deuxièmement, avoir une ligne de force claire. Je rappellerai une phrase tautologique de De Gaulle : « Il y a, maintenant, une politique de la France, et elle se fait à Paris »[5]. Il faut parfois rappeler des vérités d’évidence.

Cela veut dire qu’il faut tenir son rang comme membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. N’oublions pas que cette position, même si juridiquement ce n’est pas le cas, n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle se mérite en permanence.

Cela veut dire avoir un outil de défense qui tienne la route. Je suis partisan sans ambages de la dissuasion nucléaire et je pense qu’il faut prendre les décisions budgétaires dans les années qui viennent pour la maintenir à son niveau de stricte suffisance. Il faut également avoir une capacité d’intervention extérieure. J’ai commis un rapport pour la commission des Affaires étrangères sur le bilan de cinquante ans d’opérations extérieures. Il ne s’agit pas de vibrionner et de vouloir croire qu’on peut aller partout, il n’empêche qu’on doit avoir une capacité militaire d’intervention extérieure circonscrite au champ africain.

Troisième élément de la ligne de force : l’engagement européen – que je partage – ne veut pas dire que l’Europe est le vecteur exclusif de notre politique étrangère. Selon une certaine théorie, la France aurait transféré sur l’Europe ce qu’elle avait à dire et l’Europe deviendrait le truchement de notre politique étrangère. Je ne le crois pas. Je suis un gaulliste euroréaliste convaincu. Pour autant je ne pense pas que l’Europe soit notre seul horizon. Notre politique étrangère ne doit pas s’y réduire. Nous devons continuer à avoir une politique étrangère autonome nonobstant l’engagement européen, nonobstant la coopération politique, la PESC etc.

Dans le même ordre d’idée, le fait que nous soyons signataires du Traité de l’Atlantique Nord ne veut pas dire que nous soyons liés automatiquement. D’ailleurs la réintégration dans les structures militaires de l’OTAN n’est pas, contrairement à ce qu’on dit parfois, un recours au statu quo ante. Je rappelle qu’il n’y a pas d’automaticité d’intervention de la France en cas d’intervention militaire de l’OTAN, ce qui était le cas avant 1966. Nous n’avons plus de base de l’OTAN sur notre territoire, ce qui est quand même une grosse différence par rapport à avant 1966. Et, évidemment, notre dissuasion nucléaire reste hors OTAN. L’autorisation de survol du territoire national relève toujours de la souveraineté nationale. Ces questions de l’OTAN suscitent un débat très « théologique ». Je pense aussi que la France ne se résume pas à l’Occident mais la question de l’OTAN n’est pas aujourd’hui la question centrale.

Enfin, dernier élément dans cette ligne de force : nos départements et collectivités d’Outre-mer et notre puissance maritime. Donc, dans notre outil militaire, nous devons aussi préserver la surveillance des espaces maritimes et notre présence sur tous les océans : l’Océan Indien, la Caraïbe et l’Océan Pacifique. Il est à cet égard très intéressant de voir le revirement australien et néo-zélandais au cours des trente dernières années. Jusqu’au milieu des années quatre-vingt ils voulaient nous expulser de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie française et de Wallis et Futuna. Ils ont maintenant exactement la politique inverse, compte tenu de la montée des périls en Asie du Sud-est. J’ajoute que, s’agissant de la Nouvelle Calédonie, nonobstant les questions institutionnelles qui vont se poser ou se reposer dans quelques temps, nous ne devons pas être naïfs sur la question – centrale – du nickel.

 

 

 

 

Les priorités et les intérêts.

 

À propos des priorités, je ne vais pas me livrer, comme dans les livres blancs, à la théorie des cercles concentriques, si intéressante soit-elle intellectuellement.

On disait naguère au Quai d’Orsay, raconte-t-on, que les priorités sont les trois A : Allemagne Algérie, Afrique.

Sur l’Allemagne – et je lie l’Allemagne à l’Europe – il est clair qu’il ne pourra pas y avoir de nouvelle Europe sans une redéfinition du couple franco-allemand et des objectifs politiques à moyen terme puisqu’on sait que l’Europe telle qu’on l’a connue ne peut plus fonctionner dans les mêmes conditions.

Dans les mémoires des deux rives de la Méditerranée, la guerre d’Algérie n’est toujours pas terminée. On a su faire la paix avec les Allemands après un siècle de guerres et trois conflits moins de vingt ans après le dernier. Les cinquante-quatre ans écoulés mars 1962 n’ont pas apaisé ce conflit exacerbé des mémoires sur les deux rives de la Méditerranée, avec d’ailleurs en France six mémoires diffractées et concurrentes. C’est un gros sujet de préoccupation. Sur la question mémorielle on a l’interférence politique intérieure/politique extérieure, plus le risque algérien avec tout ce qui se passe en ce moment (baisse des hydrocarbures etc.). La réconciliation avec l’Algérie doit être une de priorités de notre politique extérieure.

En Afrique, nous devons veiller au maintien de la paix – mais on ne peut pas tout faire – et surtout nous préoccuper de l’aide au développement, compte tenu de la démographie à venir du Sahel. Je pense que nous avons trop multilatéralisé notre aide au développement et qu’il faut davantage la bilatéraliser de manière intelligente en se concentrant sur les vrais sujets : agriculture, transports et électricité.

Sur les émergents, je ne redis pas ce qu’a très bien dit Jean-Pierre Chevènement. J’ai moi-même commis il y a quelques années, à la suite d’un rapport, un ouvrage intitulé : « Un nouvel usage du monde »[6] (pour paraphraser Nicolas Bouvier) où je développais un certain nombre d’idées sur ce que doit être la politique française vis-à-vis des pays émergents.

Je voudrais insister sur l’accueil des étudiants étrangers en France, un sujet majeur comme vecteur d’influence. Je m’étais d’ailleurs opposé, lors de la dernière législature – quoi qu’étant à peu près dans la majorité – à la circulaire Guéant que je considérais comme une hérésie de ce point de vue.

 

 

 

 

 

La défense de nos intérêts économiques

 

Ce sujet est à relier aux négociations commerciales multilatérales (TTIP, accord avec le Canada etc.). c’est de la politique au meilleur sens du terme. Or nous sous-investissons complètement ces sujets commerciaux.

 

Nous avons trois grandes priorités parmi les priorités :

 

L’industrie et l’énergie. Si notre pays a été en retard aux 19e et 20e siècles dans son développement industriel, c’est que nous avions moins de charbon, et de moins bonne qualité, que l’Allemagne et la Grande-Bretagne. L’indépendance énergétique qui semble évidente aujourd’hui n’a été acquise qu’il y a trente ans, après un aggiornamento de notre politique énergétique après la Deuxième guerre mondiale.

La priorité agricole, pas seulement parce que j’ai été ministre de l’Agriculture. Là aussi, l’autosuffisance alimentaire de la France, sans même parler de sa capacité exportatrice, est très récente dans l’histoire de France. On a eu faim dans notre pays pendant très longtemps. Les mauvaises années nous étions obligés d’importer. Chacun sait que l’expédition d’Alger est liée à un contentieux commercial, sous le Directoire, autour d’un achat de blé à la Régence d’Alger parce que la France n’avait pas assez de blé pour nourrir la population de l’hexagone. Cette question agricole est donc politiquement très importante.

Enfin, la question du droit de la propriété intellectuelle, du droit d’auteur, des métadonnées (Big data), avec les GAFA et l’économie numérique, tous sujets politiquement et stratégiquement majeurs.

 

La plupart des sujets dont je viens de parler ne peuvent être traités dans l’optique de « la France seule » de Charles Maurras. Il faut construire une nouvelle projection européenne, qui ne sera possible que par un renouveau français et un nouveau partenariat avec l’Allemagne. Et faire partager cette vision par nos principaux partenaires.

 

 

Arnaud Montebourg

 

 

Je remercie encore Jean-Pierre Chevènement de provoquer ce que je n’ose pas appeler une confrontation parce que, sur la longue distance, la longue vue, nous pouvons voir converger un grand nombre de discours et même de visions sur la question de la politique extérieure de la France.

Depuis que la République s’est frayé un chemin dans l’Europe, s’est implantée, a réussi à survivre, malgré les attaques intérieures et extérieures, la politique extérieure de la France a des constantes, elle a des personnalités, elle a un projet assez constant et assez opiniâtre.

Aujourd’hui, quand nous regardons le siècle qui a commencé il y a quinze ans, la seule question qui se pose est : dans le monde actuel, dans la globalisation qui aplatit les identités, fait disparaître l’Histoire (c’est la fameuse « fin de l’histoire »), la France a-t-elle une singularité à défendre (et pas seulement à travers un modèle économique et social qui serait une originalité farfelue qu’elle traînerait comme un boulet), a-t-elle un chemin à tracer pour un autre équilibre du monde ?

Je reste convaincu que dans la globalisation actuelle la France a des choses à dire, une singularité à apporter. Dans la fracturation civilisationnelle théorisée par Huntington il y a vingt ans, la façon dont les idéologies ont été remplacées par les identités de civilisation, les blocs qui se sont constitués, la France n’a aucun intérêt à faire des choix ni à se retrouver agrégée à un bloc, sorte de sous-ensemble d’un bloc « occidental » qui parlerait d’une seule voix, mènerait les guerres par procuration ou assemblage d’intérêts, et voudrait exporter la « démocratie de marché » (comme disait Bill Clinton) là où elle peine à s’implanter, et par la force des armes de surcroît.

Nous avons à imaginer une singularité où la France n’est alignée sur aucune des puissances (c’est un peu l’esprit dans lequel je me retrouve avec Jean-Pierre Chevènement et avec les orateurs précédents) et affirme par l’usage de ses outils, qu’elle a mis tant de décennies à forger, l’expression d’une volonté qui fait d’elle une sorte de médiateur, de passeur, de pont, de trait d’union, entre des intérêts géopolitiques qui auraient plutôt le désir de s’affronter.

 

On peut parler, très concrètement, de la question moyen-orientale. Nous sommes un des rares pays occidentaux à compter cinq à six millions de personnes qui se réclament de la culture arabo-musulmane à un titre ou à un autre et qui sont en empathie avec une des parties dans le conflit moyen-oriental, notamment le conflit israélo-palestinien. Nous avons donc importé sur notre territoire cette conflictualité. La France a intérêt à ce que ce conflit ne perdure pas. Or depuis l’assassinat de Yitzhak Rabin, il n’y a pas eu de la part des puissances mondiales en mesure de peser sur l’issue du conflit la moindre initiative concrète qui permette de sortir de la situation. La France a intérêt à se positionner en permanence comme médiatrice et à toujours veiller à équilibrer ses positions. Cela n’a pas toujours été le cas. Le Premier ministre se dit « un ami d’Israël », j’ai envie de répondre, avec le Général de Gaulle, que « les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». Notre intérêt est d’être l’un des médiateurs pour défendre la sécurité d’Israël et, en même temps, assurer un avenir à un État palestinien, et au peuple qui souhaite disposer des moyens de cette expression étatique.

 

Sur la question russe, nous pourrions, avec Hubert Védrine, regarder de quelle manière les Russes ont traité leurs propres problèmes. Compte tenu des difficultés considérables qui ont suivi l’éclatement de l’Union Soviétique et sa diffraction, nous aurions pu « avoir pire que Poutine » (Védrine). N’oublions pas l’histoire : la Deuxième guerre mondiale mais aussi l’alliance franco-russe (nom donné à l’avenue Franco-Russe où F. Mitterrand avait installé son QG en 1988 !).

Je sais, je crois, je ressens comme beaucoup que, dans l’affaire syrienne, le dialogue aurait été plus productif pour nos propres intérêts. Je rejoins Thierry de Montbrial lorsqu’il a exprimé la question de nos intérêts. Nous avons à veiller à ce que notre pays soit préservé dans ses intérêts. Nous devons donc résister à un certain nombre de tentations, de facilités, qui nous mèneraient à guerroyer par-ci, faire semblant de guerroyer par-là, donner le sentiment que la puissance médiatique est plus forte que notre intérêt national. Cela suppose d’avoir un système de leadership dans l’expression de nos objectifs de politique étrangère qui soit mieux organisé.

Concernant ce qu’on a appelé – construction un peu prétorienne – le « domaine réservé du Président de la République », j’ai été frappé dans l’exercice du pouvoir de voir à quel point il n’y a pas de collégialité dans l’exercice des choix de politique étrangère (je n’étais pas chargé de questions étrangères sauf sur les grands dossiers industriels et économiques au ministère de l’économie). Un ou deux hommes seuls décident, avec leurs conseillers qui ne sont jamais les décideurs (ils peuvent contredire mais c’est à leurs risques et périls…). L’esprit de décision n’est jamais partagé. J’en ai été fort surpris, autant sur des questions domestiques, même européennes, où les débats sont assez vifs, que sur les questions extérieures. Le Parlement n’est qu’associé lorsque les décisions ont été prises et, dans la collégialité gouvernementale, les décisions ne sont pas partagées.

C’est un problème quand on cherche une doctrine : où va la France ? Quelle doit être sa mission en fonction de ses intérêts ? Pourquoi doit-elle agir de telle manière plutôt que de telle autre ?

En décidant, à juste titre, d’aller au Mali, parce que le Sahel est une zone extrêmement dangereuse, que les États africains nous l’avaient demandé et que nous avions respecté la légalité internationale, elle était parfaitement ajustée sur ses intérêts. Mais lorsqu’on prend une décision beaucoup plus périlleuse, comme celle qui avait été annoncée par le Président de la République en 2013 sur la Syrie, où nous nous sommes retrouvés seuls, sans alliés, avec une exposition maximale (qui, je crois, a eu quelques conséquences), nous sommes dans le même système de décision. Dans le premier cas, la décision était bonne, dans le deuxième, la décision aurait pu nous conduire à un engrenage fatal. Mais il n’y avait pas de corde de rappel.

 

Jean-Paul Fitoussi a parlé de « la dictature éclairée de la Banque centrale européenne ». « Que se passerait-il, a-t-il dit, si cette dictature éclairée venait à s’obscurcir ? ». Nous pouvons et nous devons améliorer le système politique en la matière, pour associer la population à des intérêts qu’elle comprenne.

 

En 2003, M. de Villepin, ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac, avait permis à la France d’exercer son droit de veto sur l’invasion de l’Irak (décidée sur la base d’éléments mensongers, présentée par l’administration Bush). La France avait exercé une responsabilité très importante, exprimant un non-alignement par rapport aux États-Unis. Depuis cette date, il n’y a pas eu de position permettant de se situer dans cette filiation politique d’une forme de gaullisme qui avait transcendé de nombreux partis politiques, avait contaminé beaucoup plus qu’une technostructure de la diplomatie, avait finalement réussi à convaincre beaucoup de présidents qui, quels qu’ils fussent et d’où qu’ils vinssent, avaient poursuivi cette œuvre. Depuis une décennie il y a eu un glissement vers l’alliance des blocs et notre entrée dans le bloc « occidental », avec un alignement excessif, sur le terrain extérieur, vis-à-vis des intérêts américains, est pour moi une source d’incompréhension. En effet, ce n’est pas notre intérêt, cette politique est dangereuse et, dirai-je en paraphrasant Jean-Pierre Chevènement, cela nous a conduits à être « plus à l’ouest que l’ouest lui-même » puisque nous nous sommes retrouvés, autour de la table du gouvernement, à critiquer la prudence de Barack Obama, y compris dans un certain nombre de dossiers extrêmement sensibles, ce qui est quand même un comble de la part de la France et de l’expression de sa tradition ! C’est une des raisons pour lesquelles je crois que la question de la politique étrangère a un rapport avec l’affirmation de ce que doit être la France dans le concert des nations. Elle n’est pas seulement un modèle économique, social et même culturel original, elle doit transporter cette originalité, sa singularité dans la discussion internationale (c’était l’esprit de Lamartine, déjà, avec la jeune Deuxième République) et elle doit être au cœur de la discussion, y compris sur le sujet des conflits, ce qui suppose qu’elle refuse, comme le disait Jean-Pierre Chevènement, la caricature du « choc des civilisations ». Cela lui permettrait, comme le disait Thierry de Montbrial de ne pas être l’obligée du G2 (Amérique-Chine) et donc de faire un choix autonome.

Autre conséquence : elle ne pourrait pas non plus se dissoudre dans l’Europe. Là, je rejoins Hervé Gaymard : Si nous disons que la question extérieure doit être mutualisée avec d’autres puissances amies avec lesquelles nous sommes en partenariat au sein de l’Europe, si nous déléguons cette fonction à d’autres que nous-mêmes, nous risquons de faire ce qui s’est passé dans le champ du commerce international, de l’économie de marché : dissoudre la France dans l’Europe qui, elle-même, a déjà pris le soin de bien se dissoudre dans la globalisation. C’est pourquoi les outils dont nous disposons doivent être préservés : outil militaire, dissuasion stratégique, réseau diplomatique, capacité de projection extérieure et cohérence entre les outils militaires et la puissance diplomatique d’expression politique extérieure.

Cela suppose que nous en ayons les moyens, que nous puissions les financer.

Il est intéressant de noter que la gauche renoue avec la question de la puissance. La puissance n’est pas faite pour en abuser, elle est l’outil de réalisation de sa propre survie. La puissance économique est la capacité qu’ont eue un grand nombre de pays, en utilisant les lois du mercantilisme, à vendre à l’extérieur, le plus cher possible, le travail national. Pour pouvoir réaliser tout cela, pour que la France puisse continuer à être elle-même, nous sommes sommés de réussir sur le plan économique. Mais, pour l’instant, le cadre économique de l’Union européenne ne nous le permet pas. Il nous le permettrait si nous étions en opposition beaucoup plus rude avec un certain nombre des dogmes qu’elle répand.

Ce glissement vers la soumission à un bloc par facilité ou conformisme a un rapport avec cet abandon, ce laisser-faire vis-à-vis d’une Europe qui elle-même nous a conduits à abandonner déjà beaucoup de ce que nous sommes.

 

Voilà pourquoi redresser la pente sera difficile. Ce n’est pas impossible mais il faut y associer les Français pour qu’ils comprennent ce qui se passe. Il faut le faire d’une façon conciliante et bienveillante, afin que les Français, quels qu’ils soient, quelles que soient leurs appartenances idéologiques, leurs préjugés – ou post-jugés – issus des affrontements antérieurs de la discussion publique dans ce pays, puissent se réunir sur des orientations de cette nature-là. Je ne sais pas si c’est possible mais je crois qu’il faut les exprimer et il y a de quoi faire avec ce qui a été dit autour de cette table. On parle trop peu de politique extérieure. Ce n’est d’ailleurs jamais, dit-on, un critère de sélection du Président de la République tous les cinq ans. C’est dommage.

Je remercie Jean-Pierre Chevènement et République Moderne d’avoir provoqué ce début de débat.

 

 

Jean-Pierre Chevènement

 

 

Merci à Arnaud Montebourg et à Hervé Gaymard de porter aussi ce débat. Il est important que nos concitoyens se saisissent davantage de la politique étrangère. C’est tout à fait nécessaire pour donner une colonne vertébrale au pays.

 

Je vais maintenant me tourner vers deux grands diplomates qui ont exercé des fonctions éminentes.

Je connais depuis longtemps Alain Dejammet. Il a été ambassadeur en Égypte puis directeur des Affaires politiques au Quai d’Orsay avant de nous représenter au Conseil de sécurité des Nations Unies. Tous ceux qui ont lu ses ouvrages savent qu’il est à la fois un esprit pénétrant, pétri de culture et d’histoire et en même temps un très grand écrivain.

 

 

 

 

 

 

 

Alain Dejammet

 

 

Les deux anciens fonctionnaires des Affaires étrangères que nous sommes, Loïc Hennekinne et moi, ne prétendrons pas que la diplomatie française est la meilleure du monde, non plus d’ailleurs que celle du Royaume-Uni. Les Anglais sont bons sur l’Amérique et l’Inde, nous sommes bons sur la Tunisie (lire Patrick Besson dans Le Point)… tout dépend des sujets.

Je remercie le ministre Arnaud Montebourg d’avoir à plusieurs reprises, avec simplicité, tranquillité et élégance, parlé des intérêts nationaux. Après avoir dit que l’objectif de la politique étrangère française était le messianisme sans les intérêts, Hervé Gaymard a néanmoins et heureusement confirmé que nous avons des intérêts nationaux. Il n’y a rien de la mentalité d’un boutiquier, rien de mercantile dans l’affirmation que l’objectif de la politique étrangère est la défense des intérêts nationaux, lesquels comprennent aussi bien des principes de caractère humanitaire qu’économique, culturel ou sécuritaire, comme cela a été dit très clairement par Arnaud Montebourg.

 

Le problème, c’est que 193 pays sont dûment identifiés, recensés par les Nations Unies… donc autant d’intérêts nationaux qui peuvent évidemment diverger. Le réflexe spontané est de rechercher l’harmonie, la stabilité, donc l’ordre. Cette stabilité pourrait résulter de l’équilibre établi par un monde bipolaire, voire multipolaire, mais la situation actuelle est plutôt celle d’un monde « apolaire ». Car il n’y a plus de pôle (un pôle est un pays auquel s’agglutinent des affidés et des alliés). L’OTAN, accolé à Washington, par exemple, n’a plus la structure cohérente qu’elle avait autrefois. Il en est de même du côté russe. On a beaucoup plus affaire à un monde de « comètes sans queue » qui va des États-Unis à Singapour en passant, pourquoi pas, par la France : C’est le « multilatéralisme ».

 

Il faut donc chercher la stabilité moins dans l’équilibre des pôles que dans l’ordre que tente d’établir une organisation. On l’a vu après la Première guerre mondiale avec la SDN et après la Seconde avec les Nations Unies.

 

Les Nations Unies reposent sur trois principes :

  1. Le Conseil de sécurité peut tout faire : rétablir la paix, créer à son tour des institutions, promouvoir de nouveaux concepts (sécurité humaine etc.), créer des juridictions, tels les tribunaux spéciaux après crises
  2. L’usage de la force est dénié aux États membres. Il est réservé au Conseil de sécurité. « Les Membres de l’Organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies.» (Art. 2-4 de la Charte des Nations Unies).
  3. Exception, pour le recours à la force, est faite du droit de légitime défense « Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée, jusqu’à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales. Les mesures prises par des Membres dans l’exercice de ce droit de légitime défense sont immédiatement portées à la connaissance du Conseil de sécurité et n’affectent en rien le pouvoir et le devoir qu’a le Conseil, en vertu de la présente Charte, d’agir à tout moment de la manière qu’il juge nécessaire pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales.» ((Art. 51 de la Charte des Nations Unies).

Tel est le tripode sur lequel reposent les Nations Unies.

Le fait que le Conseil de sécurité peut tout faire implique qu’il peut intervenir en tous domaines et en tous lieux, pour apaiser une situation, imposer la paix, rétablir le respect des droits de l’homme etc. Il ne s’agit pas d’ « ingérence » car une intervention décidée par le Conseil de sécurité suppose un accord collectif, une volonté partagée et conforme à la Charte alors que l’ingérence – selon la version d’un ancien ministre français – est la capacité unilatérale d’un pays à intervenir à l’extérieur de ses frontières. Comme l’a rappelé Jean-Pierre Chevènement, ce mode d’intervention pris individuellement, en dehors du cadre des Nations Unies, est absolument rejeté par la Charte. On s’étonnera donc toujours que des ministres puissent approuver, aux Nations Unies, lors de leurs sommets successifs, des textes fondamentaux récusant catégoriquement l’ingérence et, quelques temps plus tard, prôner une action militaire de quelques-uns en Irak comme en Syrie… Seul le Conseil de sécurité peut légitimement intervenir, après délibération.

Pour le reste, le droit de se défendre est confirmé en cas d’agression, ce qui, entre autres, justifie la mise sur pied par certains de forces dissuasion nucléaire. La stabilité globale du monde pendant des années est née, en réalité, à la fois de la dissuasion nucléaire et de l’action du Conseil de sécurité.

Notre force nucléaire, atout considérable, bâtie au prix de grands efforts, reste pourtant contestée. Voici plusieurs années, une tribune signée notamment par Michel Rocard et Alain Juppé[7] s’inscrivait dans le sillage de ces proclamations généreuses en faveur du désarmement nucléaire faites par des présidents américains lorsqu’ils prennent le pouvoir (Clinton puis Obama) et qu’ils se gardent bien ensuite de mettre en œuvre. Le désarmement nucléaire est en fait un objectif louable mais à la condition, comme on le répète régulièrement lorsqu’on renouvelle le traité de non-prolifération, qu’il s’inscrive dans le cadre d’un désarmement général et complet. Les 800 000 morts du Rwanda ne sont pas dus à la bombe atomique mais à la machette et au couteau… Gardons donc la dissuasion nucléaire qui reste l’attribut de tout pays membre permanent du Conseil de sécurité.

 

Le Conseil de sécurité est contesté, dans sa composition et parce qu’y subsiste le droit de veto :

  1. On dénonce l’absence au Conseil de sécurité de l’Inde, du Japon, de l’Allemagne etc. Nous sommes évidemment favorables à un élargissement du Conseil de sécurité. Parlons-en toujours… mais n’y pensons pas. En effet cela ne se fera pas avant longtemps, pour la très triste raison que la Chine, jusqu’à présent, ne veut pas du Japon comme membre permanent du Conseil de sécurité, que le Pakistan ne veut pas de l’Inde, que l’Italie et l’Espagne ne veulent pas de l’Allemagne et que l’Argentine ne veut pas du Brésil… Telles sont les réalités.

On peut craindre que nos amis italiens et espagnols puissent un jour se résigner à n’être pas membres permanents du Conseil de sécurité à condition que les sièges de la France et du Royaume-Uni soient transformés en un siège unique pour l’Union européenne. Danger ! Essayons de tenir bon parce que, comme la crise irakienne de 2003 l’a illustré, les membres de l’Union européenne ne sont pas d’accord sur les grands sujets de politique étrangère.

 

Pour illustrer ce que les deux orateurs précédents ont dit de la Russie, je donnerai un exemple de « bonne diplomatie » : Il y a deux ans, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni s’apprêtaient allègrement à bombarder la Syrie. Obama avait posé des « lignes rouges » ; celles-ci avaient été franchies, il fallait bombarder. Le Royaume-Uni se tourna vers son Parlement qui dit non. Restaient la France, qui faisait chauffer les moteurs de ses avions, et Obama, qui, pour se donner une couverture démocratique envisageait de solliciter l’avis du Congrès. « Le Congrès va refuser », le prévint-on. C’est alors que se dessina une forme de sage diplomatie : Kerry, le secrétaire d’État américain, se dit que si Bachar el-Assad n’avait plus d’armes chimiques et bactériologiques, la situation serait meilleure… Lavrov, le ministre russe, opina et entreprit de convaincre Bachar el-Assad d’éliminer son arsenal chimique et bactériologique. Les Américains et les Français ont sauvé la face… C’est tout simplement de la bonne diplomatie.

 

Il serait souhaitable d’élargir la composition du Conseil de sécurité mais cela ne se fera pas avant que les Chinois ne deviennent très gentils, que les Pakistanais s’entendent admirablement avec les Indiens etc. Aussi faut-il éviter de revenir indéfiniment sur ce sujet dans les discours des ministres ou du Président de la République devant la conférence des ambassadeurs. Il faut d’ailleurs reconnaître que, depuis deux ou trois ans, on est beaucoup plus discret si l’on songe aux « Nous exigeons… ! » d’autrefois (gesticulations purement verbales). Parlons-en donc sobrement mais n’y pensons pas trop. De plus, à quinze on travaille et on peut aboutir à des décisions, à vingt-huit on travaille peu ou mal comme on l’expérimente à Bruxelles.

 

  1. Le veto, présenté comme une abomination, est indispensable. Le veto est un marqueur. Un grand pays membre permanent du Conseil de sécurité peut se mettre en colère quand il sent ses intérêts menacés. Il vaut mieux, alors, qu’il oppose son veto plutôt qu’il brandisse sa dissuasion nucléaire. Le veto, ou la menace du veto, comme vient de le rappeler Arnaud Montebourg, a permis d’éviter les grosses erreurs. C’est la menace de veto agitée par la France qui a forcé les Américains à renoncer à faire avaliser par les Nations Unies l’opération calamiteuse en Irak. Le veto est parfois une étape dans une négociation. Quand les Chinois utilisent le veto, c’est pour défendre leurs intérêts nationaux (c’est souvent lié aux relations avec Taïwan) mais surtout pour négocier pendant quelques mois de plus et parvenir à un résultat. Ce fut le cas à propos d’opérations de maintien de la paix en Haïti, en Macédoine. Après accord… Pékin leva son veto.

Le veto est une réalité. Sans droit de veto la Russie n’aurait pas approuvé la Charte. Sans droit de veto la Russie et la Chine ne participeraient plus au Conseil de sécurité. Que vaut-il mieux ? Négocier difficilement ou s’ignorer, recourir à la guerre ?

La France, affaiblie, est-elle encore un membre permanent du Conseil de sécurité légitime ?

Bien sûr que oui. Parce que nous restons parmi les principaux contributeurs humains et matériels des Nations Unies. Parce que nous y travaillons plus que les autres (75 % des résolutions du Conseil de sécurité sont rédigées par les Anglais et les Français car elles concernent l’Afrique). Parce que, plus que tout autre nous nous engageons physiquement, militairement, comme au Sahel, et à la satisfaction de tous. Gardons donc ce statut de membre permanent, n’allons pas nous faire remplacer par quelque commissaire de Bruxelles. Le bilan politique de notre action aux Nations Unies est convenable.

 

Sur le plan économique, en revanche, les Nations Unies ont été balayées.

Pendant longtemps, quand les pays membres de l’ONU, qui n’étaient pas encore « émergents », ne pouvaient pas véritablement intervenir dans le débat politique (ce qu’ils font maintenant), ils agissaient sur le terrain économique. Nous avons, Loïc Hennekinne et moi, été témoins d’une période où les Nations Unies étaient extrêmement actives sur le plan économique. C’était le temps des conférences successives des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), c’était le temps – années 1970-1980 – du Nouvel ordre économique mondial, c’était le temps des préférences généralisées, de la stabilisation des recettes d’exportations, du Fonds commun de régularisation du cours des matières premières. Tout cela a été complètement balayé, écrasé par le Léviathan de l’économie de marché, du libéralisme, de l’individualisme à tout va.

Les Français ont plutôt bien réagi : le G7 était une bonne idée mais ce n’était pas suffisant. Le G20 est une autre bonne idée mais il ne comporte qu’un pays africain, l’Afrique du sud, les cinquante autres membres de l’Union africaine, la majorité, sont à la porte de ces enceintes extérieures aux Nations Unies. Ces « clubs » font du bon travail mais ils manquent de communication. Il faudrait essayer de rétablir une relation entre l’ensemble des pays qui participent à l’Assemblée générale des Nations Unies et ces instances assez efficaces que sont le G7 (G8 avant que l’on en chassât les Russes) et le G20, par le biais du Conseil économique et social, autre instance – jugée, à sa création, principale, des Nations Unies – qui compte 51 pays. On pourrait tenter d’organiser tous les six mois des auditions des pays animateurs du G7 ou du G20 par le Conseil économique et social pour permettre au moins un échange d’informations et de propositions concret, travaillé, ce qui permettrait, je crois, d’assurer une meilleure coordination.

En observant le cours erratique des matières premières et la façon dont ses variations affectent les ressources de l’Afrique, on pourrait s’interroger sur la possibilité de réfléchir à ranimer de vieilles enceintes telles que la CNUCED. Mais soyons honnêtes. Ce n’est pas l’orientation actuelle de notre diplomatie.

Hervé Gaymard et Arnaud Montebourg ont parlé justement du domaine maritime. Il y a eu un renouvellement total du droit de la mer. Lorsqu’on évoquait, il y a quarante ans, l’exploitation des fonds marins, les Français étaient très en avance, conscients de ce que les deux tiers des ressources de l’humanité gisaient au fond des océans. Que peut-on faire pour relancer ces réflexions, à partir de la position de la France, censée posséder le troisième domaine maritime du monde ? C’est une piste à explorer.

 

Autres pistes

Nous sommes capables d’initiative (Géorgie, Sahel, Iran). Gardons cette faculté de proposer des formats de négociation originaux. Tel le format intitulé « Normandie », qui s’efforce de régler les affaires de la Crimée, de l’Ukraine. Il est remarquable de la part de la diplomatie française (je crois que Jean-Pierre Chevènement a son rôle dans ce succès) d’avoir créé une enceinte intelligente limitée à quatre pays (Ukraine, Russie, Allemagne, France) sans se sentir obligée de consulter les Américains. C’est tout à fait original. Quand on avait invité les États-Unis à entrer dans le groupe de contact sur l’ex-Yougoslavie, ils s’étaient emparés de notre plan de règlement mais avaient, à leur manière, privilégié la force.

 

La francophonie, bien sûr ! N’ayons pas honte de parler français et donc d’avoir recours éventuellement à des interprètes. Valorisons le statut des interprètes, le cas échéant par un financement international. Mieux vaut que les hommes politiques ou les diplomate, flanqués d’interprètes, sachent véritablement de quoi ils discutent.

 

Enfin, dernière remarque, Un pays dépendant pour ses ressources énergétiques est-il vraiment indépendant face aux gros pourvoyeurs de pétrole ou de gaz ? Plaidons pour qu’on jette un coup d’œil sur ce qu’ont fait les Américains, sur ce que vont peut-être faire les Anglais, en exploitant les ressources renouvelables mais également certaines ressources fossiles. On voit déjà, en ce qui concerne les États-Unis, l’effet de leur accès à l’indépendance énergétique sur le nouvel équilibre du monde. En serons-nous exclus par la faute d’un obscurantisme écologique ?

 

 

Jean-Pierre Chevènement

 

 

Merci à Alain Dejammet pour cet exposé énergique qui tirait sa vigueur de la vérité.

 

Plutôt que de décrire la brillante carrière qui a conduit Loïc Hennekinne au Palais Farnèse et au Secrétariat général du Quai d’Orsay, je voudrais évoquer le souvenir des séminaires que nous tenions à Suresnes, avec Jules Moch, Christian Pineau et Guy Mollet, où Loïc Hennekinne expliquait pourquoi nous devions nous dissocier des Américains au Vietnam et où Christian Pineau s’inquiétait de savoir comment sa carrière allait évoluer parce que ce jeune homme était un peu impertinent. Cela se passait en 1966-67.

 

 

 

Loïc Hennekinne

 

 

Je suis très impressionné de parler après des orateurs extrêmement brillants dont je partage à peu près l’intégralité de ce qu’ils ont dit, notamment les deux derniers.

Je préciserai tout de suite que je suis devenu diplomate tout à fait par hasard. Un peu avant 1966, le Général de Gaulle décidait de quitter les organes intégrés de l’OTAN et prononçait à Phnom Penh un discours annonçant l’échec des Américains au Vietnam. Bien qu’aucune raison familiale ne m’y poussât, je suis rentré au Quai d’Orsay. Je ne l’ai pas regretté par la suite.

Je vais simplement vous expliquer pourquoi les vingt-cinq dernières années, que j’ai vécues sur le terrain puis comme retraité (mais membre du Conseil des Affaires étrangères) m’ont paru assez calamiteuses, aussi bien pour la politique des pays occidentaux que pour la France qui suivait cette politique. Comme diplomate, je n’étais pas toujours censé faire connaître mon désaccord.

 

1989 : chute du mur de Berlin, l’année suivante, réunification de l’Allemagne et, en 1991, Boris Eltsine décide d’en terminer avec l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, de dissoudre le Parti communiste de l’Union Soviétique et donc de s’engager dans une voie nouvelle.

Boris Eltsine a été beaucoup critiqué. Certes, sur le plan économique, sa gestion était catastrophique car il a écouté les Chicago boys et leurs émules russes. L’économie russe était donc complètement ruinée à la fin de la décennie. Il s’ensuivait un endettement énorme.

Mais il a à son actif deux choses :

  1. Ayant compris que l’équilibre avait changé en diplomatie et qu’il n’y avait plus de raison de conserver le Pacte de Varsovie, il avait décidé de le dissoudre entre 1993 et 1995 sans que cela posât de problème aux pays qui en étaient membres.
  2. Il avait décidé d’organiser des élections. C’était quelque chose de nouveau qui montrait que la Russie s’engageait dans la voie d’une démocratie adaptée à cet énorme territoire et à ce qu’il avait vécu à la période soviétique.

 

À ce moment-là, les dirigeants occidentaux se sont bercés d’un certain nombre de ce qu’André Fontaine appelait les « paradigmes artificiels » : la « fin de l’histoire » de Fukuyama (soudain tous les pays, sur tous les continents deviendraient démocratiques), le « choc de civilisations »  annoncé, le rôle des ONG en matière internationale et le « nouvel ordre mondial » annoncé par le Président Bush père.

 

Sans faire une longue intervention sur gaullo-mitterrandisme versus néoconservatisme, je présenterai simplement des faits concrets.

L’OTAN ayant été créée pour éviter la propagation du communisme soviétique en Europe de l’ouest et dans la zone atlantique, en bonne logique les Américains et les membres de l’OTAN auraient dû se dire qu’il n’y avait plus aucun risque et décider d’en terminer avec l’OTAN pour faire autre chose… Or, non seulement on a maintenu l’OTAN mais on a commis l’erreur, à partir de 1995, de décider que tous les pays de l’environnement de la nouvelle Russie allaient devenir membres de l’OTAN ! L’une des plus grandes surprises que j’ai eues dans la période récente a été d’entendre ou de lire, à propos de l’affaire de l’Ukraine, il y a deux ou trois ans, que la Russie était « en train de se constituer un glacis » ! Mais c’est nous qui avons constitué un glacis le long des frontières de la nouvelle Russie ! Cela montre qu’on n’a pas changé de « logiciel », on considère toujours la Russie comme un adversaire majeur qui mérite, avec quelques satellites, tel l’Iran, de se voir appliquer d’interminables sanctions. Il y a là un problème qui est apparu tout de suite après la chute de l’Union Soviétique quand la nouvelle donne se posait en Europe.

 

Comme il fallait quand même « habiller » les choses, on s’est agrippés aux « valeurs occidentales » qu’on a utilisées de manière totalement incohérente :

Le respect des frontières. En novembre 1990, la Charte de Paris mettait fin à l’exercice de l’OSCE et affirmait la détermination des signataires à s’abstenir de recourir à la menace et à l’emploi de la force pour modifier les frontières. Il n’a fallu attendre que quatre mois pour que, sous la pression de l’Allemagne et du Saint-Siège (lesquels professaient une sympathie pour le régime oustachi pendant la Deuxième guerre mondiale), pour qu’on décide le démantèlement de la Yougoslavie. On n’a même pas respecté par la suite la doctrine Badinter, acceptée par tous, qui consistait à donner l’indépendance en maintenant les frontières internes de la Yougoslavie.

Étrangement, les seuls traceurs de frontières qu’on ait respectés étaient les potentats soviétiques :

D’abord en Géorgie. La République socialiste de Géorgie ne comprenait pas les provinces de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie, de langue russe. Mais Staline, qui était géorgien, avait décidé en 1934 de rattacher ces pays à la Géorgie : à mettre en relation avec les hurlements qu’un certain nombre de pays occidentaux poussèrent en 2008 quand la Géorgie avait essayé d’envahir l’Ossétie du nord ! Sarkozy, qui, à l’époque présidait l’Union européenne, par une heureuse intuition, avait adopté la position adéquate : ne pas nous en mêler et accepter que l’Abkhazie et l’Ossétie du sud soient autonomes par rapport au reste de la Géorgie.

L’autre traceur de frontières qu’on aime beaucoup, c’est Nikita Khrouchtchev qui, en 1954, étant ukrainien, avait décidé proprio motu que la Crimée, russe depuis 1782-1783 (quand Catherine II vainquit l’Empire ottoman), devait être rattachée à l’Ukraine. On n’avait rien dit à l’époque, il n’y avait pas eu de contestation populaire, ni de référendum pour savoir ce qu’en pensaient les principaux intéressés… Grande a été ma stupéfaction quand, Poutine organisant un référendum en Crimée, on en contesta la légitimité ! Dans un cas on ne disait rien et, dans l’autre, parce que c’était la Russie de Poutine, on abandonnait complètement la doctrine habituelle, s’agissant des frontières, à savoir la consultation des populations intéressées.

Autres valeurs occidentales qu’on aime mettre en avant : les droits de l’homme et la démocratie. Deux cibles à cet égard pour les Occidentaux : la Russie et l’Iran qui, certes, ne sont pas des démocraties parfaites mais je rappelle que, grâce aux élections, l’Iran a réussi à se débarrasser d’Ahmadinejad et que, depuis 1993, des élections périodiques sont organisées en Russie.

Au même moment, au nom des mêmes droits de l’homme, on ne dit rien à l’Arabie saoudite ni à aucune monarchie du Golfe où jamais on n’a rencontré une urne. Au contraire on les décore, on leur livre des armes, on ferme les yeux quand ils violent la frontière du Yémen et massacrent les populations par des frappes aériennes aveugles.

Voilà la manière, à géométrie très variable, dont on conçoit les valeurs occidentales.

S’agissant de frontière, je rappelle que, depuis six décennies, un pays ignore totalement les résolutions des Nations Unies sur les frontières que devaient avoir l’État d’Israël et l’État de Palestine. Là, comme on dit en Amérique latine « Calladito el loro» (Le perroquet reste silencieux).

On peut comprendre la nécessité de faire des affaires et de ne pas être trop regardant : mais pourquoi être extrêmement exigeant à l’égard de deux pays et fermer les yeux à l’égard de tous les autres pays qui font bien pis (des exécutions ont lieu toutes les semaines ou tous les mois en Arabie saoudite). Par ailleurs, nous Occidentaux, y compris les Français, fermons les yeux sur les vols clandestins américains (au-dessus de l’Europe il y a quelques années), sur Guantanamo (où une centaine de prisonniers n’ont jamais vu un avocat ni un juge depuis douze ans ou plus), sur l’espionnage, devenu un sport favori des Américains et des Anglo-saxons (Echelon, le système PRISM, l’intrusion dans la vie des individus, y compris Angela Merkel). Là aussi, il y a une incohérence complète.

Dernière incohérence en matière de prolifération nucléaire : On a été extrêmement exigeant à l’égard de l’Iran mais qu’a-t-on dit aux Pakistanais et aux Indiens quand ils se sont dotés de l’arme nucléaire ? Non seulement on ne leur a rien dit mais les Américains ont tout de suite signé un accord de coopération nucléaire avec l’Inde. Du côté du Pakistan, je signale toutefois, parce que j’ai vécu cette affaire, que le Président Mitterrand, en 1990, avait décidé, quelques temps après une visite d’État, de ne pas donner suite à la coopération nucléaire entre la France et le Pakistan qui datait de la décennie 70. Ce qui n’a pas empêché d’ailleurs Islamabad de se doter de l’arme nucléaire. Mais, comme dans le cas de l’Inde, nous avons regardé ailleurs.

Nous aurions une diplomatie politique extérieure plus crédible si nous ne brandissions pas à chaque moment ces valeurs occidentales que nous ne respectons pas la plupart de temps. Plutôt que cette incantation permanente, mieux vaudrait retrouver notre indépendance telle que l’avait imposée le Général de Gaulle qui, quand il décidait que quelque chose était bon pour la France, ne consultait personne. Un exemple : nous sommes le pays qui souffre le plus des sanctions à l’égard de la Russie, notamment nos agriculteurs. Il est évident que nous n’avons qu’un mot à dire : si un pays décide de s’opposer à la poursuite de ces sanctions, il n’y a plus de sanctions. Or, par peur, on ne fait rien. C’est inadmissible.

Nous devons donc nous remettre à penser, non pas en termes de « valeurs » d’un occidentalisme dépassé mais en pesant ce que sont nos intérêts.

Je suis tout à fait d’accord avec ce qui a été dit sur le primat de la politique étrangère. Je voudrais ajouter que nous ne devons rien attendre de l’Union européenne pour développer une politique étrangère qui se tienne. Cela n’existe pas et n’existera jamais. Nous devons être suffisamment fermes pour faire entendre notre voix et nous opposer à des mesures qui ne nous conviendraient pas. J’espère que les Britanniques décideront le Brexit. La grande erreur de Georges Pompidou fut, parce qu’il avait été maltraité en 1968-1969, de prendre le contre-pied de ce que faisait le Général de Gaulle en ouvrant la porte au Royaume-Uni. Brexit ou pas, il faudra absolument négocier avec Londres. J’espère qu’on n’acceptera pas n’importe quoi, comme on l’a fait dans les suites de l’accord de Fontainebleau en 1984 en satisfaisant toutes les demandes britanniques sur le « rabais budgétaire ». Quel que soit le résultat du référendum britannique, il est à espérer que nous retrouverons la capacité de dire non et de défendre nos intérêts. Ce qui était certes plus simple à 12 ou 15 qu’à 28.

 

 

Jean-Pierre Chevènement

 

 

Merci à Loïc Hennekinne, qui, fidèle à Jaurès (« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire »), a émis un certain nombre de vérités décapantes qui, je l’espère, ouvriront le débat.

Je voudrais auparavant que nous écoutions Gérard Bapt, que je connais depuis fort longtemps : j’avais essayé de le convaincre de rejoindre le Ceres au Congrès d’Épinay, il ne m’avait pas écouté… C’est un esprit robuste.

Gérard Bapt est député de la Haute-Garonne. Il a fait plusieurs missions en Syrie et je souhaiterais qu’il nous en dise quelques mots.

 

 

Gérard Bapt

 

 

Merci. Je suis très heureux et un peu intimidé de parler après ces grands spécialistes de la politique étrangère.

 

Je n’ai pas mené de mission, j’ai effectué un déplacement personnel. En effet, il n’est pas question de mener des missions en Syrie, toute relation institutionnelle étant officiellement rompue, y compris toutes relations sur les plans humanitaire, sanitaire et culturel, également interdites, sauf initiative totalement privée. Je suis intervenu hier pour essayer de faire débloquer à Roissy cinq palettes de médicaments offerts par une ONG américaine de Caroline du sud, transportés par un transporteur américain de Caroline du nord, vers Roissy, destination, par l’intermédiaire d’une association, Marseille, Lattaquié et l’hôpital Saint-Louis à Damas, «  l’hôpital français » de Damas, qui appartient à une congrégation religieuse d’obédience vaticane. Ces palettes étaient bloquées, en raison, selon les douaniers, de « consignes venues d’en haut ». C’est de cette façon que j’essaie d’évoluer sur un sujet qui n’est jamais abordé en groupe majoritaire socialiste, qui est parfois abordé par le ministre des Affaires étrangères quand il vient devant la commission des Affaires étrangères, mais de manière à l’évidence totalement insuffisante.

 

Il faut replacer la question syrienne dans l’histoire des trente dernières années au Moyen-Orient, où dans les pays arabes mais aussi en Israël avec l’assassinat d’Itzhak Rabin. Les nationalismes, qu’ils soient libéraux, socialistes, en tout cas laïcs, les nationalismes arabes, les partis Baas tels qu’ils ont voulu s’exprimer dans l’histoire du Moyen-Orient arabe ont perdu face à l’irruption des fondamentalismes religieux. à cet égard, il est clair qu’en Syrie Assad en est le dernier représentant, certes un représentant qui, sur le plan des libertés individuelles, n’est pas un parangon de vertu mais qui se trouve, lui et surtout son peuple, plongé aujourd’hui dans un drame effroyable au travers duquel l’Europe est aussi en train de perdre ses valeurs avec la question de l’accueil des réfugiés.

L’information est complètement biaisée à l’heure actuelle sur la question syrienne. On a pourtant l’expérience des « armes de destruction massive » en Irak, avec les mensonges de Bush et de Tony Blair. On a aussi l’exemple plus récent de la guerre en Libye déclenchée, par un réflexe que l’on recherche toujours, par une information donnée par Al Jazeera, reprise aussitôt par une secrétaire d’État britannique selon laquelle l’aviation de Kadhafi était en train de mitrailler les populations civiles à Benghazi. Cette attaque aérienne n’a jamais eu lieu. Il n’empêche que c’est à partir de ce moment-là que l’intervention occidentale a été décidée, surtout par l’Angleterre et la France, les États-Unis étant un peu à la traîne sur cette affaire parce qu’on savait très bien que Kadhafi avait déjà proposé de quitter honorablement le pouvoir. Mais il fallait casser son régime. En Syrie à l’heure actuelle, c’est encore la question humanitaire qui, touchant l’opinion publique, a permis qu’on ait fermé les yeux sur le fait que l’aide à ce qu’on a appelé un « printemps arabe syrien » en été 2011 ait pu se transformer en une aide à des groupes dont on savait qu’ils étaient des islamistes fondamentalistes.

Pourquoi, depuis le début de cette affaire, un si grand aveuglement en France ? Pourquoi, depuis quatre ans nous annonce-t-on chaque main qu’Assad va tomber dans quinze jours ? C’est par une méconnaissance extraordinaire de la réalité syrienne. Le printemps arabe avait fait que les Égyptiens avaient abandonné Moubarak, que les Tunisiens avaient abandonné Ben Ali en Tunisie. On pensait que ce serait la même chose en Syrie. Mais cela ne s’est pas passé comme ça parce que de larges portions de la société syrienne, même lorsqu’elles étaient auparavant dans l’opposition à un régime dictatorial, se sont rangées du côté du régime, conscientes de ce qui les attendait en face. Les sunnites d’Alep et de Damas, qui sont toujours en majorité du côté du régime, ne veulent pas de la charia. Les minorités chrétiennes, chiites, alaouites, druzes, savent ce qui les attend si un régime islamiste se met en place. Cette réalité a fait que Bachar el-Assad a bénéficié de ce que de larges parties de la population se sont mises de son côté. Au début la répression a été maladroite, notamment à Deraa dans le sud, là où les premiers événements dramatiques ont commencé, et on a engagé très rapidement l’armée. Or l’armée, pour maintenir l’ordre, tire… c’est ce qui a expliqué d’ailleurs les désertions assez nombreuses qui se sont produites pendant les premiers mois. Mais, à l’heure actuelle, la majorité de l’armée syrienne est sunnite et de nombreux ministres, y compris le chef d’état-major, sont sunnites. Il est incompréhensible qu’on ait pu continuer à annoncer régulièrement la chute d’Assad dans les quinze jours.

 

La seconde incompréhension que j’ai par rapport à notre diplomatie, à la diplomatie occidentale, vient de ce qu’elle a sous-estimé la solidité des liens d’alliance qui existent entre la Syrie, les chiites et l’Iran, le Hezbollah et l’Iran, le Hezbollah étant intervenu le premier au secours d’Assad lorsqu’il était en difficulté, avec ces mots de Hassan Nasrallah : « Notre engagement vise à protéger le Liban et ses équilibres mais il est aussi existentiel pour nous ». Il faut écouter Hassan Nasrallah car, généralement, il dit la vérité. L’Iran est arrivé et comme l’Iran n’a pas suffi, la grande surprise a été, en septembre, l’engagement russe qui a bouleversé la donne.

 

Comment avons-nous pu nous tromper à ce point ?

Les alliés voulaient faire tomber Assad au nom de la « démocratie » et pour amener le pouvoir du côté du plus grand nombre. C’est la même erreur que celle commise en Irak où on a donné le pouvoir aux chiites. Les sunnites, dépossédés, se sont reconnus dans d’autres mouvements, y compris Daesh. La question de la chute d’Assad vient de ce qu’il fallait casser l’arc  formé par l’Iran, l’Irak chiite, la Syrie alliée et le Hezbollah. Or l’Arabie saoudite d’une part, Israël d’autre part, avaient des intérêts convergents. Donc l’affaire a été entendue : il fallait que ce pouvoir tombe. Le problème est qu’au départ il y avait l’armée syrienne libre dont on avait une représentation respectable, notamment par les déserteurs de l’armée, mais qui, aujourd’hui, est totalement phagocytée par une multitude de groupes fondamentalistes : Daech, al Nosra et deux autres groupes très puissants, Ahrar-el Sham et Jaich al Islam, qui sont financés par le Qatar. Pour Daech au départ c’était l’Arabie saoudite mais à partir du moment où Bagdadi a annoncé son califat, qui venait en compétition avec le fait que la famille Saoud est la gardienne des lieux saints cela compliquait les choses. D’un autre côté, Kandahar, la Turquie, proche de la mouvance Frères musulmans, ont continué à alimenter al Nosra, filiale syrienne d’al Qaida et les autres groupes adjacents. Aujourd’hui, une catastrophe humanitaire fait que la majorité de la population syrienne est déplacée, soit à l’extérieur, soit à l’intérieur, provoquant un bouleversement démographique. Récemment ont eu lieu cinq attentats consécutifs, dont un kamikaze qui s’est fait exploser à l’intérieur d’un hôpital, à Lattaquié, mais qui, en majorité a tué des sunnites, nombreux à Lattaquié (le rapport démographique s’est inversé : il y a beaucoup plus de sunnites que d’alaouites aujourd’hui dans cette région). Dans cette mosaïque se produisent des drames humanitaires épouvantables. Aujourd’hui, l’Europe est soumise au chantage d’Erdogan dont l’évolution du pouvoir intérieur et de l’idéologie est stupéfiante. On a vu comment il a parlé des députés allemands d’origine turque dont le « sang impur » les avait conduits à voter la résolution sur le génocide.

 

Hervé Gaymard disait que la France est messianique et sans intérêts. Je dirai que le messianisme est à géométrie variable : on veut imposer la démocratie en Syrie avec l’aide de l’Arabie saoudite et du Qatar… mais dire qu’il n’y a pas d’intérêts économiques, alors qu’on fait de l’Arabie-Saoudite un « partenaire stratégique », notre premier acheteur d’armes (sans aller voir comment ces armes servent à ramener le Yémen à l’âge de pierre)…

 

En ce qui concerne les valeurs démocratiques, je rappelle qu’au Bahreïn il y a une majorité de chiites qui, eux aussi, ont voulu faire leur « printemps arabe » et se sont retrouvés avec les chars de l’Arabie saoudite venus remettre en place l’émir. On ne peut qualifier cet universalisme messianique-là, de la part de la France, de messianisme sans intérêt. Je pense que nous mettons un certain nombre de valeurs dans notre poche, en particulier en promettant la légion d’honneur, récemment, à celui qui était en train de commander les bombardements au Yémen.

 

Hillary Clinton, après l’affaire d’Orlando, vient de demander au Qatar et à l’Arabie saoudite d’arrêter de financer le fondamentalisme islamique qui est porteur de grands dangers. Et pratiquement dans le même temps, l’Arabie saoudite vient d’interdire les dons privés par Internet en direction de la Syrie… ce qui prouve que jusqu’à maintenant ils étaient possibles ! S’il n’y avait pas de financement d’État, c’était l’aveu qu’il y avait d’autres types de financement qui étaient licites, puisqu’on pouvait faire ces dons par Internet. Il faut poser le problème du prosélytisme wahhabite !

 

 

Jean-Pierre Chevènement

 

 

Merci à Gérard Bapt pour ce témoignage et ces éléments d’information.

Arnaud Montebourg a parlé du discours de Villepin à l’ONU, s’étonnant de ce qu’il n’ait pas eu de suite. Mais s’il n’a pas eu de suite, c’est que le Président de la République lui-même, Jacques Chirac, à Évian, a considéré qu’on ne pouvait pas s’opposer aux États-Unis, qu’il fallait par conséquent se réconcilier avec eux, et a fait la remise de 6 milliards de créances que la France avait sur l’Irak et sur le gouvernement irakien que les Américains étaient en train de mettre en place. En réalité, le problème vient de ce qu’il n’y a pas de stratégie alternative. Tout s’est passé comme si, se penchant par-dessus le gouffre, Jacques Chirac s’était dit : Avec qui vais-je me retrouver ? Le monde musulman ? La Russie ? La Chine ? … finissant par se rabattre sur les Américains.

 

À propos de l’Europe, j’ai entendu ce qu’a dit Loïc Hennekinne : quand on était six, voire quinze, ça allait mieux que quand on est à vingt-huit. Mais, du point de vue de sa capacité stratégique, l’Europe est plombée par le pacifisme de l’Allemagne qui, pour des raisons historiques parfaitement compréhensibles, n’entend pas assumer en dernier ressort la responsabilité de la défense d’une entité européenne et choisit par conséquent l’OTAN et la protection américaine. En 2003, quand Schröder s’est opposé à l’invasion de l’Irak, on a pu croire un moment que c’était fini. Mais on voit aujourd’hui, sur l’Ukraine, au Moyen-Orient, sur tous les dossiers, qu’en réalité tout se passe comme si on avait greffé à nos amis allemands un cerveau américain depuis 1945. Ils sont toujours des Allemands mais lobotomisés, d’une certaine manière, et conduits à penser que derrière les valeurs occidentales, américaines il n’y a pas d’autre ressource que de s’aligner. La grande difficulté pour nous, pour la construction d’un acteur européen stratégique, c’est de pouvoir nous appuyer sur un grand pays. Or l’Allemagne, objectivement, domine l’Europe aujourd’hui sur le plan économique et financier, mais, sur le plan de la grande politique, des grands dossiers, au Moyen-Orient, en Asie, en Europe la Russie, elle pense qu’il n’y a pas de marge vis-à-vis des États-Unis. Or, si j’ai bien entendu le discours que presque tous ont énoncé, faisant l’éloge de l’indépendance, il faut que nous ayons la possibilité de dire oui à nos alliés et à nos amis américains, mais aussi de leur dire non quand nos intérêts ne sont pas engagés.

 

J’ai bien entendu ce qu’a dit Hervé Gaymard : Nous ne parlons pas au monde par le seul truchement de l’Europe. Mais, objectivement, comment cela se passe-t-il ? Cela nous pose un problème majeur.

 

Je voudrais revenir vers Arnaud Montebourg pour lui demander de développer un peu cette idée de l’indépendance dans le contexte européen, une question très difficile à laquelle je n’ai pas de réponse moi-même. Je pose cette question à toute l’assemblée : Comment pouvons-nous dégager des marges vis-à-vis des États-Unis si nous voulons faire un acteur franco-allemand ? Je ne crois pas que cela puisse se faire rapidement. La constitution d’une Europe européenne, d’un acteur européen stratégique prendra forcément beaucoup de temps, passera par des biais, empruntera des tours et des détours. Bref, c’est une œuvre à construire, un projet à long terme, non quelque chose qui relève de l’immédiateté. Je pense que nous sommes dans ce « corner » historique. La France dispose toujours d’une dissuasion nucléaire. J’attends de voir si les crédits seront mis en place dans les cinq ou six prochaines années pour qu’elle puisse être perpétuée. MM Juppé et Rocard avaient publié une tribune dans Le Monde[8] qui n’allait pas dans ce sens. Ce n’est d’ailleurs pas le seul problème. Beaucoup d’autres se posent. En politique étrangère, tout est d’abord affaire de volonté, de moyens et de coup d’œil parce qu’on ne peut pas tout faire à la fois. Il ne faut pas se disperser. Il faut mettre les moyens dont on dispose au bon endroit.

 

 

Arnaud Montebourg

 

 

Pendant que Jean-Pierre Chevènement faisait ce « tour du monde », je repensais aux défaites successives dans la relation devenue déséquilibrée avec les États-Unis. Il y a eu les faits d’espionnage, les prises de contrôle d’entreprises dans des conditions assez inamicales. L’extraterritorialité du droit est une méthode assez bien éprouvée qui a marché sur Alcatel, devenu Lucent, sur General Electric-Alstom : chacun connaît les détails de cette mésaventure. Lors du voyage à Washington avec le Président de la République nous étions quelques-uns à avoir assisté à l’ensemble des débats. Je dois dire, par euphémisme, que la position de la France n’est pas celle que j’aurais souhaité voir développer, y compris devant les GAFA à San Francisco (à Washington le Président des États-Unis nous avait demandé de ménager les intérêts des GAFA que nous allions rencontrer en Californie). Je citerai l’optimisation fiscale au détriment des États, la construction d’une extraterritorialité politique d’entreprises privées prétendant régenter des éléments régaliens hors le contrôle des États ( l’affaire Google Big brother est dans tous les journaux)… Je me souviens avoir écrit à ce propos à mon homologue, Sigmar Gabriel, à la Commission européenne. « Il vaut mieux un bon accord qu’un mauvais procès », nous était-il répondu. Mais le « bon accord » était un non accord et l’ensemble de notre économie numérique – qui se faisait écraser pas Google qui détient 95 % de parts de marché sur le search en France et en Allemagne, les deux premières économies de la zone euro – continuait à protester.

Au bilan, sur le plan économique, des affaissements sur les dix dernières années, j’ajoute l’affaire du TAFTA dont l’accord économique et commercial global (Comprehensive Economic and Trade Agreement) établi entre le Canada et l’Union Européenne est un prototype. Je me souviens avoir accueilli à Bercy mon homologue, ministre de l’économie canadien : « Ce n’est pas nous qui avons signé ça, lui avais-je dit, mais cela ne passera pas au Parlement : une autorité qui permet de plaider contre la souveraineté des États (les entreprises peuvent se plaindre pour faire annuler des lois) n’est absolument pas acceptable ! ». « ça n’arrivera pas », me dit-il. « C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons pas l’accepter car on pourrait ultérieurement nous contraindre à consentir aux États-Unis ce que nous avons accepté avec le Canada »

Le recul, sur dix ans, dans tous les secteurs, est absolument considérable. Nous avons maintenu l’exception culturelle. Nous aurions pu appliquer dans d’autres domaines le protectionnisme français qui a été sévèrement attaqué ces dernières années encore dans les discussions multilatérales, particulièrement sur l’affaire du TAFTA. Je dis « multilatérales » parce que nous sommes plusieurs acteurs en Europe et un seul de l’autre côté.

 

Avec la Chine, l’autre tenaille de la pince, nous rencontrons les mêmes problèmes.

Les États-Unis ont décrété 500 % d’augmentation de taxe anti-dumping sur l’acier chinois.

Les Allemands avaient obtenu un accord, sorte de « paix de Brest-Litovsk », sur les panneaux photovoltaïques avec les Chinois. Cette paix séparée a rendu impossible toute décision au sein du Conseil européen visant à prendre une mesure similaire à celle des Américains qui avaient mis 200 % ou 250 % de taxe anti-dumping sur les panneaux photovoltaïques chinois importés aux États-Unis. Résultat : la France a perdu son industrie photovoltaïque, l’Allemagne a perdu son industrie photovoltaïque, l’Espagne, l’Italie, les quatre grands pays ont perdu leur industrie photovoltaïque !

Vis-à-vis de la Chine comme vis-à-vis des États-Unis, la même « stratégie de la levée de moineaux » (on jette un caillou, les moineaux s’envolent, aucun dans la même direction), nous a fait perdre la partie. Sur les grands dossiers internationaux, sur le plan économique, à chaque fois nos positions ont été enfoncées, soit parce que nous étions visés, soit parce que nous avons nous-mêmes une tradition politique qui est toujours de nous abriter sous le parapluie stratégique américain, faute d’avoir l’équivalent sur notre continent.

L’affaire du Brexit va modifier considérablement les choses puisque l’un des facteurs de l’impossibilité des alliances, à l’intérieur de l’Union européenne, était la Grande-Bretagne qui a joué un rôle extrêmement « déconstructif ».

La France, qui a un rôle de leadership vis-à-vis de nos partenaires de l’Union européenne, doit commencer par construire une doctrine du non-alignement. Combien de discours à la tribune de l’Assemblée avons-nous entendus … Je me souviens de la réintégration du commandement de l’OTAN. Le leader de l’opposition, à l’époque François Hollande, souhaitait que nous fussions « alliés mais non alignés ». Où en sommes-nous sur ce plan-là quatre années plus tard ? Nous constatons que les mots sont toujours les mêmes, les postures sont identiques parce qu’elles nous permettent de construire au-delà des clivages politiques et des alternances les retrouvailles avec les fondamentaux nationaux sur la politique étrangère de la France.

Ce n’est pas notre intérêt de tolérer les offensives cybernétiques américaines, les utilisations du droit extraterritorial américain sur nos industries stratégiques. C’est la raison pour laquelle j’avais pris le décret du 14 mai 2014. Il n’est pas utilisé par mon successeur mais pourrait l’être dans un certain nombre d’éléments d’offensive pour nous protéger. Cela fait partie des éléments de doctrine au plan économique, mais, sur le plan stratégique, rien ne nous amène aujourd’hui à considérer que la position de soutien français aux intérêts américains est par nature acquise. Il faut avoir le courage de l’affirmer. Une campagne électorale est faite pour cela. Nous avons le devoir de dire que si nous parlons avec nos amis américains, si nous savons ce que nous leur devons, ils ne sont pas les seuls à qui nous sommes redevables.

 

Les discours traditionnels du mois d’août des Présidents de la République aux ambassadeurs ne sont jamais ou très rarement le lieu de la construction d’une doctrine de long terme. Les grands enjeux, les énoncés d’une doctrine politique en termes de politique étrangère devraient faire partie du débat de politique nationale au moment de l’émergence d’une majorité pour quelques années.

 

Quels sont les outils et les moyens ?

 

Nous avons les moyens. Je me souviens avoir été blessé par la phrase d’Alain Minc : « La France est un canton Suisse ». Cet homme d’influence, qui voit les choses en tout petit, incarne une classe dirigeante qui a été notre pire procureur et a toujours rendu impossibles beaucoup de choses. Je ne parlerai pas de « l’esprit de Coblence », même s’il a une certaine filiation avec cette classe qui a toujours dit ou voulu que la France ne fût pas grande (et le « coup de pied aux fesses » que le Général de Gaulle avait administré à une certaine classe dirigeante fait partie de cette histoire).

 

Je pense que le moment est venu, l’esprit patriotique reprend des couleurs : après les attentats du 13 novembre, les gens n’ont pas brandi le drapeau américain, ni le drapeau européen ! Ils ont recouru à ce qui est leur chose, leur bien : la France, la nation. Le fait national existe. Il faut en faire une utilité commune et un bien commun. Nous avons beaucoup d’atouts pour le réaffirmer.

 

Les outils dont nous disposons sont assez connus. Il faut régler le problème économique. La question du redressement économique est fondamentale pour recommencer à peser dans les décisions et je crois qu’on peut entraîner une majorité de Français autour d’un compromis économique et social et dynamique sur cette question. Ce serait pour moi la première chose à faire. Cinq ans, voire dix, seront nécessaires. Et nous aurons bien le temps de reprogrammer les armes de la puissance.

 

 

 

 

 

Alain Dejammet

 

 

Je rappelle ce qui a été dit récemment : Mme Merkel aurait indiqué que l’Allemagne jouerait désormais de plus en plus ses intérêts nationaux. Je le crois volontiers. Dans le passé récent c’est vraiment l’Allemagne qui a mené le bal sur toute l’affaire de la disparition de l’Union Soviétique et donc l’affaire yougoslave. L’Allemagne a accepté l’euro mais elle a détricoté le traité de Versailles, ce qui est quand même une sacrée revanche. Je rappelle simplement que les diplomates allemands ne parlaient jamais des Serbes, ils parlaient des Tchetniks et des Partisans, langage assez singulier qui rappelle à quel point l’histoire a fait partie de la reconstruction, du risorgimento allemand.

 

Concernant la Syrie, les chrétiens d’Orient sont majoritairement orthodoxes. D’aucuns semblent s’étonner de la présence de la Russie. Mais la Russie est très présente au Moyen-Orient depuis plus de dix siècles, par affinité, sans même qu’il faille parler de Tartous. À propos des chrétiens d’Orient, majoritairement favorables au maintien d’un gouvernement qui pourrait permettre un certain pluralisme (ce qui était à peu près la réaction des chrétiens d’Irak qui disparaissent). L’Institut du monde arabe envisage d’organiser une future exposition sur les chrétiens d’Orient. Il faut encourager auprès de son président cette initiative qui témoignera utilement de la pluralité du monde arabe.

 

J’ai entendu parler de puissance, d’influence, de diplomatie. À la lumière de ce qu’on entendait dans les couloirs des Nations Unies, je me méfie un peu des expressions « diplomatie de puissance »  ou même « diplomatie d’influence ». Je leur préférerais « diplomatie de référence ». La France serait la référence (Que pensent les Français ?). On viendrait nous voir au lieu que nous imposions notre influence. « Diplomatie de référence » me semble le bon fil rouge.

 

 

Marie-Françoise Bechtel

 

 

Nous avons entendu des exposés passionnants et complémentaires qui, chacun à sa manière, tiraient quand même dans le même sens. Il en ressort l’urgence d’un retour vers l’objectif d’indépendance nationale.

Comment ce retour peut-il se faire ? Entre la Chine et les États-Unis faudra-t-il un jour choisir ?

 

Loïc Hennekinne a déconstruit les absurdités conceptuelles et intellectuelles qui ont longtemps mené la politique occidentale, notamment l’ingérence, en particulier aujourd’hui vis-à-vis de la Russie. Pour qu’elles soient tellement fortes, il faut que derrière ces contradictions conceptuelles il y ait des intérêts bien puissants …

Nous avons abordé cette notion d’intérêts puissants avec la politique actuelle de l’OTAN, la résilience de cette politique.

 

J’appartiens à l’assemblée parlementaire de l’OSCE où le climat est celui de la guerre froide depuis la crise ukrainienne. On y a vu par exemple un sénateur américain, le sénateur Smith, brandir une motion entièrement construite autour de la « punition » de la Russie, ajoutant des sanctions tant qu’elle n’aura pas répondu à l’ensemble des canons de l’état de droit. Et nous voyons d’agréables démocraties comme la Lettonie, la Lituanie, l’Estonie (des pays où l’on voit parfois des défilés nazis), signer, avec le sénateur américain, ces motions de guerre froide et même renchérir sur le texte.

Je dois dire qu’avec les parlementaires allemands ainsi que, désormais, la plupart des parlementaires français, nous nous entendons mieux et voyons les choses d’une manière un peu différente. Je dois dire aussi que le format « Normandie » – de la conception duquel Jean-Pierre Chevènement n’a pas été absent – est maintenant très reconnu par l’assemblée parlementaire de l’OSCE. Nous avons quand même quelques petites bases pour avancer.

 

Pour retrouver cette voix singulière qui fut celle de la France au sein de l’Occident, la question est de savoir comment faire, s’il faut dire toujours, comme Jean-Pierre Chevènement vient de le faire, que les Américains sont forcément nos alliés et nos amis. Je me permettrai pour ma part d’introduire un peu de doute là-dessus. Je ne pense pas que ce soit une chose si évidente.

En tout cas, si nous voulons que la France retrouve cette voix singulière, encore faut-il qu’elle s’appuie sur des forces politiques qui soient capables de le vouloir dans l’analyse, avant même de pouvoir le mettre en pratique. Or je suis très frappée par la faiblesse d’analyse de la classe politique. Nous venons d’entendre deux brillants hommes politiques qui ont une pensée qu’ils peuvent défendre. Ils comprennent que le monde existe. Mais la grande majorité de la classe politique française ne sait pas que le monde existe. Une partie d’entre elle se jette dans les bras de l’Europe en disant : L’Europe, l’Europe, l’Europe ! Rien que ce qui est européen et tout l’européen… Et une autre partie ne s’intéresse pas à l’analyse géopolitique, ne s’intéresse à aucun des sujets qui lui sont liés, que ce soient les projections des forces militaires ou la dimension économique dont Arnaud Montebourg a parlé. Elle ne sait tout simplement pas que cela existe !

Un exemple : la désastreuse absence d’analyse vis-à-vis de la Chine. Lors de la réunion de la grande commission franco-chinoise qui a eu lieu l’an dernier dans cette assemblée, j’ai trouvé une pauvreté de pensée, une absence de motivation totale du côté français. Nous avons ensuite reçu les Chinois en 2014 à l’occasion du cinquantième anniversaire de la reconnaissance de la Chine populaire par la France. « Nous avons le nucléaire en commun mais nous avons besoin de sous-traitants français », nous ont-ils dit, sans susciter la moindre réponse. À l’exception d’un embryon de réponse de Bernard Accoyer, l’ancien président du groupe, électro-encéphalogramme plat dans tout le groupe !

Il y a donc la question de la qualité d’une classe politique qui, peut-être, dans les mots, peut accepter l’idée d’une politique française de retour à l’indépendance. On observe un certain effet de bascule. Mais encore faut-il avoir les gens capables de penser un peu ! Et, malheureusement, ceux qui pensent sont les plus mal orientés possible. Une interview assez extraordinaire de Pascal Lamy est parue récemment dans le Journal du Dimanche. Dans une page entière ce parfait représentant de l’élite hors-sol expose que le traité transatlantique est une chose formidable et regrette que les négociateurs américains et européens ne l’expliquent pas assez. S’ils l’avaient mieux expliqué les peuples comprendraient qu’on fait leur bonheur ! « L’abaissement des obstacles aux échanges profitera aux exportateurs des deux côtés de l’Atlantique. La France exportera ainsi plus de champagne », exposait-il. En conclusion, il expliquait que l’économie des États-Unis va croître deux fois plus vite que l’économie européenne au cours des dix prochaines années, autour de 3 % contre 1,5 % en moyenne chez nous. Y exporter davantage nous procurerait de la croissance et de l’emploi. « Se pose évidemment, ajoutait-il, la question du partage des richesses ainsi créées. Car ce type d’accord a toujours un impact social et économique douloureux pour les producteurs les moins efficients. Aux pouvoirs publics de mettre en place les politiques nécessaires. » Ainsi donc à l’Amérique la richesse, à nous la politique du pauvre avec le pansement social ! Quand on voit des gens brillants développer une pensée aussi perverse on se demande s’il ne vaut pas mieux la faiblesse de pensée de ceux qui ne pensent rien !

Par contraste il est heureux que nous ayons pu avoir les échanges que nous avons eus ce soir. C’est une lueur d’espoir.

[1] Revue Le Débat, n° 190, mai-août 2016, Hubert Védrine : Retour au réel, p. 14

 

[2] De Gaulle, Mémoires de guerre, 1959, p. 627

 

[3] La « gouvernante anglaise », F. Bédarida, dans Edouard Daladier, chef de gouvernement (Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 1977)

[4] Georges Suarez Une Nuit chez Cromwell (Les Editions de France, 1930). Cette lecture m’a été conseillée par l’Ambassadeur de France, Alain Dejammet.

[5] Allocution du 27 avril 1965. Le général de Gaulle s’adresse aux Français pour leur expliquer les enjeux de la politique extérieure d’indépendance que mène la France.

[6] Un nouvel usage du monde, Hervé Gaymard, éd. Fayard, coll. Mille et une nuits, 2007. En décembre 2006, H. Gaymard avait remis au Premier ministre son rapport sur les pays émergents et les relations que la France doit établir avec eux.

 

[7] « Pour un désarmement nucléaire mondial, seule réponse à la prolifération anarchique. »

Signée par Alain Juppé, ancien premier ministre ; Bernard Norlain, général, ancien commandant de la force aérienne de combat ; Alain Richard, ancien ministre de la défense ; Michel Rocard, ancien premier ministre. (Le Monde, 14 octobre 2009).

 

[8] « Pour un désarmement nucléaire mondial, seule réponse à la prolifération anarchique », MM. Juppé, Norlain, Richard et Rocard LE MONDE | 14.10.2009 http://www.lemonde.fr/idees/article/2009/10/14/pour-un-desarmement-nucleaire-mondial-seule-reponse-a-la-proliferation-anarchique_1253834_3232.html#OymrkFIQJFUjLLGt.99