Tribune – A gauche, la Nation introuvable ?

A gauche, la Nation introuvable ?

Par Marie-Françoise Bechtel, député de l’Aisne, et Jean-Philippe Mallé, ancien député et suppléant de Benoît Hamon, Membres de République Moderne

FIGAROVOX/TRIBUNE – A deux mois de l’élection présidentielle, Marie-Françoise Bechtel et Jean-Philippe Mallé, de «République moderne», estiment que la gauche «Terra Nova» risque de ne plus parler à la nation en perdant le fil du grand récit républicain.

A deux mois d’une élection présidentielle à bien des égards imprévisible, la gauche est représentée, pour l’essentiel, par Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, certains diront même par Emmanuel Macron. Qu’offrent-ils aujourd’hui aux Français?

Emmanuel Macron, pour reprendre la définition qu’en donne Jérôme Sainte-Marie, propose un «libéralisme intégré», et se revendique d’une «République contractuelle». Laissons le soin aux chercheurs en science politique de trouver une définition convaincante à cet oxymore politique…

Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, a de belles intuitions et a compris que les Français veulent, de nouveau, maîtriser leur destin, loin des directives de Bruxelles ; mais le tropisme gauchiste qui marque sa campagne n’obère-t-il pas son goût affiché pour une souveraineté retrouvée?

Benoît Hamon, enfin, dans la foulée des primaires, s’avère être le candidat central de la gauche et il est étonnant de constater que nombre d’observateurs professionnels de la politique, ne l’ayant pas compris avant les primaires, ne le comprennent toujours pas. Benoît Hamon est, en effet, le meilleur produit de synthèse du PS: entre continuité et rupture avec la présidence de Francois Hollande, il est aujourd’hui au centre de gravité de son parti dont il assume toutes les contradictions en se projetant dans l’avenir, grâce à un «imaginaire puissant» qui promet un «futur désirable», quand ce n’est pas un «monde nouveau». Par ses propositions (revenu universel, 32 heures, «49.3 citoyen», légalisation du cannabis, droit de vote accordé aux étrangers etc.), Benoît Hamon s’appuie sur la stratégie énoncée en 2011 par Terra Nova, laboratoire d’idées proche du PS, dans un rapport célèbre: la défense des classes populaires et moyennes inférieures est abandonnée au profit, assumé, des diplômés, des jeunes et des minorités, nouvelle «clientèle» électorale du PS.

Cette stratégie a cependant des limites ; il faut lire Mark Lilla, universitaire américain, politiste et historien des idées qui explique ainsi l’affaiblissement et la défaite de la gauche américaine: cette dernière, à force de faire du marketing politique et de s’adresser en priorité aux minorités, a effacé le grand récit de l’histoire américaine et n’a pas su parler à la Nation américaine.

La gauche, en France, court elle-même ce risque.

Qu’est devenu le grand récit national et républicain porteur de promesses sociales et de valeurs universelles? Qu’est devenue la défense de la valeur travail et des travailleurs, sur laquelle la gauche a forgé une large part de son identité? Ces grands idéaux mobilisateurs doivent-ils vraiment être jetés aux oubliettes de l’histoire au profit d’idées dont la modernité mérite elle-même d’être interrogée?

Il nous semble, pour notre part, que la France et les Français méritent mieux qu’une gauche post-nationale et post-travail dont la philosophie ultime est la promotion sans limites de droits individuels eux-mêmes sans limites. Les Français et parmi eux les plus modestes, l’ont bien compris: il n’y aura, dans notre pays, aucune justice sociale possible, aucune cohésion sociale envisageable, sans une économie redressée, elle-même fondée sur une souveraineté populaire retrouvée. La question européenne qui avait été posée -trop peu- par Arnaud Montebourg était pourtant la question centrale, celle du retour à une prospérité intimement liée à la souveraineté nationale.

Il est illusoire et trompeur de prétendre défendre notre modèle social sans avoir à l’esprit qu’il est le produit d’une histoire singulière-la nôtre-, élaborée par les Français eux-mêmes. Comment ne pas le voir? L’abandon de cette histoire et de l’idée nationale par la gauche est symétrique à l’abandon par celle-ci des classes populaires et moyennes inférieures.

Un exemple parmi d’autres: Emmanuelle Cosse, avant de rejoindre sans barguigner le gouvernement de la France pour être aujourd’hui ministre, avait demandé publiquement la dissolution de l’Etat-Nation, rien que cela !

Cette gauche qui, foncièrement n’est plus sociale mais libérale et libertaire, a permis au Front national de prospérer: ce n’est pas parce qu’une certaine élite politique de gauche a décidé que la Nation n’existait plus qu’elle a disparu des esprits et des affects de nos concitoyens. La gauche s’est amputée d’une part importante de son identité politique qui est aussi celle des Français.

Il nous reste donc à travailler sans relâche à un projet politique pour la France, à partir des concepts solides enracinés dans notre histoire que sont la Nation, l’Etat et la République, dans une Europe européenne: à demain, la gauche !