Vous avez dit « le peuple » ?

Par Marie-Pierre Logelin, membre du Bureau de République Moderne.

Le calendrier judiciaire embarrasse tout le monde quand il inscrit le procès du saccage de l’Arc de Triomphe par des « Gilets jaunes » en plein débat sur la commémoration de la Commune.

Détestation de la Commune pour les uns, héroïsation des Communards pour les autres : le peuple dont on exalte les vertus est un peuple fantasmé, idéalisé par l’histoire. Mais quand il s’incarne sous un gilet jaune, avec sa violence, sa vulgarité, ses incohérences, son aspiration naïve à l’égalité (et ses indésirables voitures polluantes) … Pouah ! La gauche majoritaire, qui a oublié la République, et la droite libérale et européiste, qui a perdu le sens de la nation, se pincent le nez et crient au populisme ! Panique dans tous les rangs – y compris syndicalistes – face à un mouvement inédit qui exprime un sentiment d’abandon par les pouvoirs publics devant le délaissement de larges parties du territoire national et doute d’une démocratie représentative qui a trahi la volonté populaire. C’est à Versailles que, le 4 février 2008, une majorité de parlementaires ratifiait le traité de Lisbonne contre le vote des Français lors du referendum de 2005. C’est encore à Versailles que, le 13 décembre 2018 des Gilets jaunes, espérant “rendre au peuple son rôle souverain” appellent le Président de la République à enclencher un référendum pour modifier la Constitution afin d’y inclure les différentes modalités du RIC.

Selon l’historien Éric Fournier, parfait représentant d’une gauche qui a perdu la République en route, la Commune « est redevenue un enjeu politique en étant remobilisée dans les luttes du présent, dans les ZAD ou à Nuit Debout », des mouvements tellement plus fréquentables que les « hordes de minus, de pillards rongés par le ressentiment comme par les puces » décrits par un F. O. Giesbert !

Que la Commune ait été un objet politique difficilement identifiable entre la tension vers le modèle de 1793 et la volonté proudhonienne de créer une fédération de communes multipliées dans toute la province est une chose : elle n’aura d’ailleurs pas le temps de choisir. Qu’on la récupère pour des combats présents dans lesquels la dimension populaire n’est plus présente en est une autre…

“ Si le peuple de Paris n’avait pas, avec violence, pris les armes, fait sentir qu’il grondait toujours, qui sait si les partisans de la restauration monarchique ne se seraient pas sentis plus libres et assurés dans leurs projets ? ”, avait pu dire Christian Poncelet, président du Sénat… en 2003, un discours qui faisait alors consensus mais serait imprononçable après l’épisode des Gilets jaunes, à droite comme d’ailleurs à gauche.

Qui dira, au procès du saccage de l’Arc de triomphe, que des Gilets jaunes avaient tenté de défendre la Flamme ?

La commémoration de la Commune embarrasse dans tous les rangs parce que jamais le mépris haineux à l’égard du peuple n’a été autant partagé. C’est ce qui m’a frappée, bouleversée, pendant toute la durée de ce mouvement. Et ceux qu’elle n’embarrasse pas s’en font les récupérateurs souvent bien mal avisés…

Marie-Pierre Logelin